Rugby, cyclisme et autres

Vous savez quoi ? Le rug­by est le pre­mier sport tou­ché par le dopage en France.

Ce n’est pas moi qui l’af­firme, c’est Le Monde, dans le titre d’un article, . En s’ap­puyant sur des sta­tis­tiques du dépar­te­ment ana­lyses de l’A­gence fran­çaise de lutte contre le dopage. Sta­tis­tiques qui, d’ailleurs, ne disent pas du tout cela.

Que disent-elles ? Que les échan­tillons tes­tés en pro­ve­nance de rug­by­men se sont plus sou­vent que les autres révé­lés posi­tifs.

Vous ne voyez pas la dif­fé­rence ? Elle est pour­tant radi­cale : il s’a­git de la pro­por­tion de posi­tifs par­mi les échan­tillons tes­tés, pas de la pré­va­lence du dopage dans l’en­semble de la popu­la­tion concer­née.

Pre­mier écueil : abso­lu­ment rien ne dit que l’é­chan­tillon est repré­sen­ta­tif du sport. Pre­nons un exemple cari­ca­tu­ral : la fédé­ra­tion de jeter de troncs en tutu manque de moyens. Du coup, elle ne com­mande un contrôle anti-dopage que lors­qu’un com­pé­ti­teur jette son tronc 50 % plus loin que tous les autres et obtient 10/10 en note de style, et encore faut-il qu’il ait les yeux injec­tés de sang. Bilan : sur les 400 échan­tillons qu’elle a envoyés, 398 étaient posi­tifs (les deux der­niers étaient des cas ori­gi­naux de gorilles myxo­ma­teux). Doit-on en conclure que tous les lan­ceurs de troncs en tutu sont dro­gués jus­qu’aux oreilles ? Ou les dizaines de mil­liers d’autres pra­ti­quants sont-ils poten­tiel­le­ment bien plus propres que les quelques cen­taines d’in­di­vi­dus tes­tés ?

Autre­ment dit : un taux d’é­chan­tillons posi­tifs éle­vé peut signi­fier un plus grand ciblage des contrôles, tout autant qu’un dopage réel­le­ment plus répan­du.

Deuxième écueil : à sup­po­ser que le taux de posi­tifs soit repré­sen­ta­tif de l’en­semble des spor­tifs, l’est-il réel­le­ment de la façon dont un sport est tou­ché ? Là encore, un simple exemple peut aider à com­prendre : dans les concours d’es­ca­lade les yeux ban­dés, 70 % des pra­ti­quants sont dopés. Dans ceux de water-polo équestre, 30 % des par­ti­ci­pants prennent des sub­stances illi­cites. Peut-on dire que le water-polo équestre est moins tou­ché que l’es­ca­lade les yeux ban­dés ? Bien sûr que non : tous le monde sait que les grim­peurs les yeux ban­dés sont nom­breux à s’en­voyer un petit joint le same­di, alors que les rares nageurs à che­val qui se dopent s’en­voient tous les matins un cock­tail d’E­PO et de cocaïne et bourrent leurs canas­sons d’an­ti­dé­pres­seurs et de sté­roïdes.

Autre­ment dit : un contrôle posi­tif dit qu’il y a eu un dopage, mais il n’in­dique ni son impor­tance ni sa régu­la­ri­té.

Au final, il me paraît très osé d’af­fir­mer que le rug­by est plus dopé que le cyclisme parce que le taux d’é­chan­tillon posi­tif est supé­rieur. L’AFLD a ana­ly­sé trois fois plus d’é­chan­tillons de cyclistes que de rug­by­men ; il est envi­sa­geable que les scan­dales des der­nières années aient entraî­né dans le cyclisme une poli­tique de contrôle mas­sif et géné­ra­li­sé, tou­chant beau­coup de péda­leurs hon­nêtes par­ti­ci­pant pour le sport, alors que les orga­ni­sa­teurs de matches de rug­by concentrent leurs rares tests sur les joueurs les plus expo­sés. Et le rug­by a la répu­ta­tion de four­nir des troi­sièmes mi-temps très riches en stu­pé­fiants divers, alors que la joie de vivre cycliste paraît moins évi­dente et que ceux-ci se concentrent poten­tiel­le­ment sur une recherche de per­for­mance pure.

Je n’af­firme évi­dem­ment rien : il est éga­le­ment pos­sible que les rug­by­men soient per­chés comme des Concorde quand ils rentrent sur les ter­rains. Comme le pré­sident de l’A­FLD, cité en fin d’ar­ticle, je pense que de tels chiffres ne veulent stric­te­ment rien dire en l’é­tat. Seules des études appro­fon­dies, à large échelle, sur des échan­tillons aléa­toires et détaillant sport par sport le niveau de concen­tra­tion de chaque dopant, per­met­traient d’a­voir une idée de l’im­pact réel du dopage dans chaque sport.

Là, la seule fraude que l’on peut déce­ler, c’est un jour­na­liste qui a essayé de shoo­ter l’au­dience de son article en fai­sant un titre raco­leur et abu­sif. À moins que ça soit vrai­ment l’in­ter­pré­ta­tion qu’il a tirée de ces don­nées, mais alors on est dans le domaine de l’in­com­pé­tence et de la faute pro­fes­sion­nelle.