Démocratie dynastique

Je viens de lire une splen­dide entre­vue d’un confrère du Monde avec Daniel Vaillant, qui se trouve être mon dépu­té et mon maire (et vous savez ce que je pense du cumul d’un man­dat légis­la­tif et d’un man­dat exé­cu­tif).

Mon­sieur Vaillant y explique en somme qu’il accep­te­rait de renon­cer à son poste de maire du 18è arron­dis­se­ment pari­sien (qu’il occupe depuis 1995, à l’intérim Lepe­tit près) pour conser­ver son poste de dépu­té de la 17è cir­cons­crip­tion pari­sienne (qu’il occupe depuis 1988, aux excep­tions de l’intermède Bloch en 93 et de l’intérim Mar­co­vitch en 97–02), mais à une condi­tion : choi­sir lui-même son suc­ces­seur.

Bien.

Déjà, pre­mière ques­tion : un homme poli­tique a-t-il voca­tion à choi­sir son suc­ces­seur ?

J’ai un doute. Il me semble qu’en démo­cra­tie, c’est le peuple qui choi­sit ses repré­sen­tants et décide qui suc­cède à qui dans les rangs des dépu­tés et des conseillers muni­ci­paux. Qu’un homme de pou­voir décide lui-même de qui lui suc­cède, ça rap­pelle fou­tre­ment un sys­tème poli­tique abo­li depuis quelque temps à force d’être asso­cié à des mots comme “abso­lu­tisme” et “dic­ta­ture” : la dynas­tie.

Deuxième ques­tion, ensuite : un démo­crate doit-il sélec­tion­ner les can­di­dats à une élec­tion ?

Raaaah mince, j’ai encore un doute. Voyons, qui choi­sit les repré­sen­tants du peuple, déjà ? Ah oui : le peuple. Choi­sir pour lui pour qui il doit voter n’est pas un signe de démo­cra­tie, au contraire : c’est un détour­ne­ment, une appro­pria­tion de la démo­cra­tie par des inté­rêts par­ti­cu­liers. Théo­ri­que­ment, ça n’est même pas au Par­ti socia­liste de choi­sir ses can­di­dats : cha­cun devrait être libre de se pré­sen­ter (dans les limites de la che­mi­na­de­rie quand même). La construc­tion des listes vise à appor­ter un sem­blant de cohé­rence aux pro­jets muni­ci­paux, donc admet­tons que le PS et ses mili­tants soient appe­lés à choi­sir ceux qui por­te­ront leur pro­jet ; mais ce n’est en aucun cas à une per­sonne ou un groupe par­ti­cu­lier de déci­der pour qui le peuple pour­ra ou non voter.

Troi­sième ques­tion, enfin : choi­sir son suc­ces­seur, est-ce de la démo­cra­tie et de la réno­va­tion (comme le dit Daniel Vaillant) ?

Lais­sez-moi réflé­chir une seconde. Ah non, pas la peine : la réponse est non. La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, c’est quand les élec­teurs peuvent choi­sir libre­ment par­mi une large liste de can­di­dats et d’idées. Refu­ser que El Khom­ri soit can­di­date, c’est donc vou­loir réduire la démo­cra­tie ; à l’inverse, sou­te­nir la démo­cra­tie impose d’accroître le nombre de can­di­dats en la lais­sant se pré­sen­ter si telle est sa volon­té. Quant à la réno­va­tion, ben… La réno­va­tion, ça sup­pose un chan­ge­ment, non ? Quand on prend l’héritier dési­gné, nor­ma­le­ment, ça rénove beau­coup moins. Tel­le­ment qu’en fait de réno­va­tion, ça s’appellerait plu­tôt conti­nua­tion.

En résu­mé, tout au long de cette entre­vue, Daniel Vaillant se voit patriarche d’une dynas­tie plu­tôt que repré­sen­tant d’une démo­cra­tie. C’est une néga­tion com­plète de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire, jusqu’au sein même de son par­ti.

Bien sûr, un tel com­por­te­ment n’est pas nou­veau : cela fait fort long­temps que les hommes de pou­voir s’arrangent entre eux, se para­chutent çà et là, se placent les uns les autres pour se répar­tir les charges et choi­sir entre eux com­ment gar­der leurs postes au mépris de l’électeur. Mais rare­ment dans l’Histoire de l’humanité un homme poli­tique d’un État démo­cra­tique aura été aus­si ouvert et expli­cite à ce sujet. Non seule­ment il se com­porte comme un dic­ta­teur à la veille de la retraite, mais il le fait ouver­te­ment et s’étonne qu’on le lui reproche.

Der­nière chose, et je vais cette fois m’adresse direc­te­ment à mon­sieur Vaillant : il n’y a rien de plus mal­heu­reux pour les peuples que les règnes trop longs. Je sais plus exac­te­ment qui a dit ça, mais j’ai sou­ve­nir d’avoir refu­sé de voter pour vous à la der­nière légis­la­ti­ve¹ en ver­tu de ce prin­cipe, auquel je crois pro­fon­dé­ment. Je vote régu­liè­re­ment socia­liste (pas for­cé­ment PS…) ou éco­lo­giste depuis que je suis en âge de voter, mais je sais déjà que je ne vote­rai pas pour un suc­ces­seur qui se conten­te­rait de pour­suivre votre règne. La dynas­tie, ça peut aus­si être un excellent moyen de perdre une élec­tion.

¹ J’ai voté blanc, vous savez, le seul bul­le­tin qui donne un avis pré­cis sur chaque can­di­dat et qui est donc le plus expri­mé de tous.