Les raisons de la colère

Je lis un peu par­tout, ce matin, qu’un ado­les­cent cali­for­nien a été tabas­sé par la police pour avoir tra­ver­sé en-dehors des clous (exemple ici chez Libé­ra­tion).

Je suis déso­lé de le dire, mais cette infor­ma­tion est fausse.

Ce n’est pas pour ça qu’il a été arrê­té. Il semble qu’il ait refu­sé d’exécuter l’ordre du poli­cier qui lui avait dit de mar­cher sur le trot­toir, refus mani­fes­té avec une tour­nure à la poli­tesse toute rela­tive, puis qu’il ait conti­nué à mar­cher vers son bus lorsque l’officier lui a inti­mé l’ordre de s’arrêter.

Est-ce que ça jus­ti­fie de se prendre des coups de bâton de police, de se faire hur­ler des­sus quand on est mani­fes­te­ment son­né par les coups, puis de se faire jeter au sol et embar­quer par une dizaine de molosses armés ?

Vu comme ça arrive sou­vent, je soup­çonne que la loi locale dit que oui. La morale est beau­coup plus par­ta­gée sur cette ques­tion : cer­tains diront que ça méri­tait un coup de pied au cul pour lui apprendre à mar­cher sur le trot­toir, d’autres qu’il n’y a pas de quoi fouet­ter un chat, et on trou­ve­ra sans doute quelques sadiques pour dire que le com­por­te­ment des forces de police a été mesu­ré, rai­son­nable et jus­ti­fié.

Nuance sémantique importante : pour Le Guardian, l'ado a été arrêté après avoir marché sur la route et non pas pour avoir marché sur la route.
Nuance séman­tique impor­tante : pour le Guar­dian, l’ado a été arrê­té après avoir tra­ver­sé impru­dem­ment, et non pas pour avoir tra­ver­sé impru­dem­ment.

Mais peu importe, je suis pas là pour par­ler morale et arres­ta­tions.

Je suis là, encore une fois, pour par­ler jour­na­lisme.

Quoi qu’on pense de l’affaire (pour ma part, elle me donne une nau­sée assez pro­non­cée et l’envie de fuir à toutes jambes la pro­chaine fois que je ver­rai un flic), il y a un type qui a com­mis une erreur gênante : celui qui dit que le gosse a été arrê­té pour avoir mar­ché sur la chaus­sée.

Il a été arrê­té pour refus d’obtempérer.

La nuance est impor­tante, vu que la défense de la police va sans aucun doute repo­ser entiè­re­ment là-des­sus. Ne pas la faire, c’est inci­ter à poser la ques­tion “que se passe-t-il quand on tra­verse hors des clous ?”, alors que la vraie ques­tion est : “que se passe-t-il quand on conti­nue à mar­cher alors qu’un gros con pro­té­gé par un bâton et un badge dit de s’arrêter ?”

Je ne sais pas au juste quel est l’effet de cette dis­tor­sion. D’un côté, elle donne l’impression d’une dis­pro­por­tion accrue entre l’infraction et ses consé­quences (il est assez géné­ra­le­ment admis que dire “merde” à un flic et refu­ser de lui obéir est plus grave que de tra­ver­ser en vrac) ; de l’autre, elle donne à la police un axe de défense plus facile (“vous dites qu’on peut pas frap­per quelqu’un pour avoir tra­ver­sé, mais en véri­té c’est pas pour ça qu’il a été arrê­té”).

Mais elle a for­cé­ment un effet, et c’est le genre d’approximation qui devrait être consi­dé­ré comme une vraie faute pour un jour­nal d’information.

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