Tirer n’est pas tuer

Le Washing­ton Post a publié un article très inté­res­sant sur les bles­sures et morts cau­sés par des armes à feu mani­pu­lées par des enfants de moins de quatre ans aux États-Unis. 57 tirs ont ain­si été enre­gis­trés en 2015 (dont 18 avant le 30 avril), et déjà 23 cette année.

Libé­ra­tion a relayé cette infor­ma­tion avec un titre-choc : “Depuis jan­vier, 23 per­sonnes tuées par des bébés aux Etats-Unis”.

Oui, ils ont oublié l’ac­cent sur le “e” de États-Unis. Mais ce n’est pas ce dont je veux vous par­ler.

Captures d'écran du Washington Post et de Libération.
Cap­tures d’é­cran du Washing­ton Post et de Libé­ra­tion.

Regar­dez bien le titre du Washing­ton Post, puis celui de Libé.

Si vous avez écou­té en cours d’an­glais en cin­quième, vous avez dû apprendre par cœur “shoot, shot, shot, tirer”. Vous savez donc que “to shoot some­bo­dy” ne signi­fie pas for­cé­ment “tuer quel­qu’un”, mais plu­tôt “abattre quel­qu’un” ou “tirer sur quel­qu’un”. Si le contexte n’est pas pré­ci­sé, en géné­ral, on consi­dère que la cible est morte, mais ça n’a rien de sys­té­ma­tique et l’exis­tence d’ex­pres­sions comme “shoot down” (“abattre”, avec l’i­dée en tout cas que la cible ne marche plus) et “shoot and kill” (“tirer et tuer”, avec l’i­dée que la cible est morte) atteste qu’on peut “shoot” sans tuer.

Si vous êtes jour­na­liste et repre­nez un article, même si vous êtes mau­vais en anglais, vous êtes cen­sé l’a­voir lu. Vous avez donc vu des phrases comme “He is expec­ted to sur­vive”, qui vous disent assez clai­re­ment que la per­sonne abat­tue est encore vivante (“sur­vive”, il est cool, c’est un vrai ami qui recouvre presque par­fai­te­ment toutes les accep­tions de “sur­vivre” et uni­que­ment celles-ci).

Vous avez aus­si décou­vert que dix-huit des per­sonnes abat­tues par des tireurs de moins de quatre ans étaient les tireurs eux-mêmes, et que “dans neuf cas les enfants sont morts de leurs bles­sures”, ce qui ne demande aucune com­pé­tence extra­or­di­naire en mathé­ma­tiques pour arri­ver à la conclu­sion que neuf ont sur­vé­cu. Et que dans cinq cas, ce sont d’autres per­sonnes qui ont reçu le pro­jec­tile, dont deux décé­dées. 18 + 5 = 23 — si si, véri­fiez à la cal­cu­la­trice si vous ne me croyez pas — donc on a là l’in­té­gra­li­té des tirs de bam­bins rele­vés par le jour­nal, et on compte onze morts et douze sur­vi­vants.

Donc, il n’y a pas un uni­vers où vous faites la spec­ta­cu­laire et impar­don­nable faute de tra­duire “shot 23 people” par “tuer 23 per­sonnes”. Vous met­tez “23 per­sonnes abat­tues par des bam­bins” ou “des bam­bins ont tiré sur 23 per­sonnes”, mais pas “tuer”.

Si on vou­lait vrai­ment pinailler, on dis­cu­te­rait aus­si du choix de “bébé” pour tra­duire “todd­ler” : un “todd­ler”, ça marche et ça court mal­adroi­te­ment, un bébé est encore plu­tôt qua­dru­pède. “Bam­bin” peut aller jus­qu’à très bien cou­rir. En fait, “todd­ler” est à la join­ture entre les deux et il n’y a pas d’é­qui­valent simple en fran­çais.