Démocratie et représentativité : les terreurs du personnel politique

Quand j’é­tais minot, on m’a par­fois dit : “tu goûtes d’a­bord, ensuite tu pour­ras dire que c’est pas bon”. Donc, mal­gré quelques trucs qui m’in­quié­taient pas mal((Genre en lisant la recette j’ai lu “chou-fleur, chou rave, chou de bruxelles”.)), j’ai goû­té le nou­veau sys­tème élec­to­ral mis en place pour les der­nières muni­ci­pales. Et main­te­nant que j’ai goû­té, je peux le dire : c’est de la merde. Ce sys­tème a clai­re­ment pour effet direct de tuer la démo­cra­tie et la repré­sen­ta­ti­vi­té, et c’é­tait tel­le­ment pré­vi­sible que je n’ar­rive pas à croire que ce soit invo­lon­taire ou accidentel.

Le pouvoir du peuple face aux listes figées

Com­men­çons par le sys­tème de listes.

Une pré­ci­sion essen­tielle : Fon­te­nille, où j’ha­bite, compte moins de mille habi­tants. Ce qui veut dire que, jus­qu’à l’an pas­sé (on a eu une élec­tion par­tielle en 2024 et ça mar­chait encore comme ça), on pou­vait rayer des noms.

Ça avait un effet abso­lu­ment génial : on don­nait son avis sur chaque can­di­dat, indi­vi­duel­le­ment. Enfin presque, parce qu’on était limi­té à 11 noms, mais quand on avait, disons, vingt can­di­dats, le bul­le­tin disait : “ces onze-là sont mieux que ces neuf-là”. C’é­tait encore plus pré­cis quand un élec­teur ne rem­plis­sait pas tous les sièges : le bul­le­tin pou­vait dire “ces huit-là, oui, c’est douze là, qu’ils aillent se faire voir”. C’é­tait un peu fas­ti­dieux à comp­ter, mais ça assu­rait que les conseillers muni­ci­paux soient choi­sis par les électeurs.

Or, que les élec­teurs choi­sissent leurs repré­sen­tants, c’est le fon­de­ment même de la démo­cra­tie représentative.

(La seule amé­lio­ra­tion pos­sible, en fait, ç’au­rait été un sys­tème où on aurait voté indé­pen­dam­ment pour tous les can­di­dats, par exemple avec des cases à cocher “oui”, “boaf”, “non” et “va mou­rir” en face de chaque nom. C’est ce qu’on appelle “juge­ment majo­ri­taire”, ça per­met d’é­vi­ter qu’un par­ti impose ses can­di­dats contre l’a­vis du peuple, et ça devrait être la règle pour toute élec­tion, mais ça le sera sans doute jamais. Passons.)

Ça avait un autre inté­rêt : dans beau­coup de com­munes, il n’y avait qu’une liste, avec bien plus de noms que de sièges à pour­voir. Ça limi­tait les affron­te­ments sté­riles et la créa­tion de camps irré­con­ci­liables, dans des bleds où tout le monde se connaît et où les ran­cœurs per­son­nelles peuvent déjà prendre beau­coup trop d’importance.

Voi­ci donc qu’on nous a appli­qué le sys­tème pré­vu pour les grandes villes, où le nombre de sièges à pour­voir et de can­di­dats poten­tiels ren­dait le décompte indi­vi­duel impossible.

(Notez d’ailleurs qu’on a aujourd’­hui des outils qui per­met­traient de faire un décompte indi­vi­duel même à Paris, avec par exemple une lec­ture optique de chaque bul­le­tin et un décompte auto­ma­ti­sé, affi­chés sur grand écran pour que tous les citoyens pré­sents au dépouille­ment puissent super­vi­ser l’o­pé­ra­tion. C’est donc pré­ci­sé­ment quand on pou­vait enfin amé­lio­rer la démo­cra­tie des grandes villes qu’on a au contraire déci­dé d’am­pu­ter celle des petites communes.)

Ima­gi­nons une situa­tion tota­le­ment hypo­thé­tique et qui ne se pro­duit abso­lu­ment jamais dans les vil­lages : Jean-Pierre et Jean-Jacques ne peuvent pas se saquer et s’af­frontent en per­ma­nence. Ils décident donc tous deux de se présenter.

Bulletin imaginaire panachant et rayant des noms sur deux listes
Jus­qu’à l’an­née der­nière, ce bul­le­tin était valide pour les élec­tions muni­ci­pales dans une com­mune de moins de 1000 habitants.

Jadis, ils n’é­taient que deux noms sur une liste (ou sur deux listes, mais on pou­vait pana­cher plu­sieurs listes donc ça reve­nait au même). Les élec­teurs pou­vaient choi­sir l’un, l’autre, les deux (pour assu­rer une bonne ambiance au conseil) ou aucun (ils nous font chier les deux Jean-Machin avec leur gué­guerre de cour d’école).

Aujourd’­hui, ils vont tous les deux mon­ter une liste. Avec leurs potes et leur famille, for­cé­ment, plu­tôt qu’a­vec les citoyens inté­res­sés par le fonc­tion­ne­ment de la com­mune (qui sont géné­ra­le­ment ceux que leur que­relle fatigue le plus). Ça favo­rise inévi­ta­ble­ment la pro­pa­ga­tion de leur anta­go­nisme dans l’en­semble de la com­mune, la créa­tion de clans, le dégoût des gens réel­le­ment inté­res­sés par l’in­té­rêt com­mun, et donc une dyna­mique pro­fon­dé­ment destructrice.

Si vous vou­lez prendre un exemple concret, cher­chez “Fon­te­nille” sur La Cha­rente Libre et lisez les com­men­taires sur les articles des six der­niers mois, c’est édi­fiant sur com­ment ce scru­tin de listes figées, sans pana­chage ni rayure, a creu­sé les cli­vages et divi­sé la com­mune. Et pour­tant, une des listes avait été élue par une asso­cia­tion dans le but exprès d’é­vi­ter les gué­guerres et de favo­ri­ser la pré­sen­ta­tion de gens inté­res­sés par l’in­té­rêt commun.

Donc ce scru­tin de listes figées empêche le peuple de choi­sir ses repré­sen­tants (ce qui est tout de même la rai­son d’être d’une élec­tion) et ça favo­rise les anta­go­nismes. Applau­dis­sons cha­leu­reu­se­ment les débiles qui ont pon­du ce système.

Mais vous savez quoi ? C’est même pas le pire.

La vraie enculade : l’attribution des sièges

Déso­lé, j’ai mis un gros mot en inter­titre, mais j’ai regar­dé les syno­nymes et j’en trouve aucun qui soit poli tout en res­pec­tant l’ac­cep­tion visée.

Jusque là, vous vous dites “okay, c’est bien pour­ri, mais on peut au moins attri­buer les sièges à la pro­por­tion­nelle pour obli­ger les listes à col­la­bo­rer et faire retom­ber les tensions”.

Ça tombe bien, y’a mar­qué “pro­por­tion­nel” dans la des­crip­tion du mode de scrutin.

Spoi­ler : c’est comme quand il y a mar­qué “abor­dable” dans la des­crip­tion d’une voi­ture élec­trique, “fort poten­tiel” dans une annonce immo­bi­lière ou “aucun ministre mis en exa­men” dans les pro­messes d’un can­di­dat à la pré­si­dence de la République.

Repre­nons notre exemple concret, il est extrê­me­ment par­lant. À Fon­te­nille, une liste a obte­nu 54 % des voix, l’autre 46 % (j’ar­ron­dis un poil). C’est donc très logi­que­ment de la pre­mière a… 82 % des sièges au conseil municipal !

Alors je vais pas men­tir, ça nous arrange (décla­ra­tion de conflit d’in­té­rêts : j’é­tais sur cette liste). Mais quand même, c’est quoi cette encu­lade ? À quel moment on se dit que c’est démo­cra­tique quand des gens qui a prio­ri repré­sentent près d’un élec­teur sur deux se retrouvent réduits à même pas un cin­quième du conseil “repré­sen­ta­tif” ?

Cas théorique d'une commune de 499 habitants avec 100% de participation et deux listes à une voix d'écart : 50,1 % des voix donnent 81,8 % des sièges
Voi­là ce que l’au­teur de la réforme de 2025 appelle “scru­tin proportionnel”.

En fait, en lisant les petites lignes, même en cas d’é­ga­li­té par­faite, on aurait eu cette répar­ti­tion des sièges, parce qu’on aurait fini par dépar­ta­ger les listes selon… l’âge moyen des can­di­dats (avec un avan­tage aux plus vieux, et après on reproche aux jeunes d’a­voir l’im­pres­sion que le sys­tème élec­to­ral est fait pour les museler).

50–50 → 82–18. Ça c’est de la repré­sen­ta­ti­vi­té, coco !

Parce que dans la des­crip­tion du mode de scru­tin, l’élé­ment impor­tant, c’est pas “pro­por­tion­nel”, c’est “prime majo­ri­taire”. Quoi qu’il arrive, quelle que soit la situa­tion, la liste arri­vée en tête (ou juste la plus vieille) reçoit la majo­ri­té abso­lue des sièges. Et même, s’il n’y a que deux listes, elle reçoit au moins 75 % des sièges.

Les gens qui ont conçu ce sys­tème disent clai­re­ment un truc : ils n’ont rien à foutre que les élus repré­sentent ou non les élec­teurs, ils détestent la démo­cra­tie, et ils détestent la discussion.

Ils veulent avoir une majo­ri­té abso­lue libre de faire toutes les merdes qu’elle veut pen­dant la tota­li­té de son man­dat et une oppo­si­tion bien casée dans sa niche, libre de gueu­ler aus­si fort qu’elle veut en bras­sant du vent. L’a­van­tage, c’est que ce sont deux rôles très simples que n’im­porte quel débile peut tenir (la preuve, Yaël Braun-Pivet est super à l’aise comme pré­si­dente de l’As­sem­blée et Jean-Luc Mélen­chon est comme un pois­son dans l’eau comme gueu­lard inutile).

Mais en vrai, les gens qui s’in­té­ressent à la démo­cra­tie veulent une repré­sen­ta­tion, pas une dic­ta­ture élec­tive. Son­dage après son­dage, on nous dit que la popu­la­tion est déçue des dis­cours sté­riles, du manque de repré­sen­ta­ti­vi­té et de l’ab­sence de dis­cus­sion dans les conseils repré­sen­ta­tifs, du muni­ci­pal au natio­nal, et que ça nour­rit l’abs­ten­tion, le res­sen­ti­ment et même l’a­gres­si­vi­té vis-à-vis des élus.

Et quand, en 2025, on fait évo­luer un sys­tème qui jus­te­ment obli­geait des repré­sen­tants élus indi­vi­duel­le­ment à tra­vailler ensemble, on le modi­fie de telle sorte que plus per­sonne, dans aucun conseil muni­ci­pal, n’au­ra jamais besoin de discuter ?!!!

Le vrai but : détruire les petites communes ?

J’ai aucune preuve, mais je suis convain­cu que c’est le cas.

Le vrai but de cette réforme, c’est de cas­ser la satis­fac­tion géné­ra­le­ment assez éle­vée des gens vis-à-vis du conseil muni­ci­pal des petites com­munes, en obli­geant à voter des listes com­plètes et donc à élire des têtes de liste comme Jean-Pierre et Jean-Jacques qui saoulent tout le monde, et en trans­for­mant des conseils qui fonc­tion­naient tant bien que mal à coups de dia­logue en mini-dic­ta­tures de Jean-Pierre ou Jean-Jacques.

C’est aus­si de maxi­mi­ser les chances que la cam­pagne crée ou creuse des frac­tures irré­con­ci­liables au sein des vil­lages, afin de frag­men­ter la soli­da­ri­té des habi­tants. Ça per­met ain­si d’ac­cé­lé­rer le mou­ve­ment lan­cé en pri­vant les­dites com­munes d’un cer­tain nombre de res­pon­sa­bi­li­tés au pro­fit d’in­ter­com­mu­na­li­tés diverses et par­fois obs­cures : par exemple, elles n’ont plus la main sur le ramas­sage des ordures, mais quand les pou­belles puent en atten­dant le camion bimen­suel, c’est la popu­la­ri­té des conseillers muni­ci­paux qui morfle, et ce sont eux qui se font agresser.

Le but final, c’est que ces com­munes, à un moment ou à un autre, soient tel­le­ment dégoû­tées, tant chez les élec­teurs que chez les élus, qu’elles n’aient plus assez de can­di­dats pour faire une liste.

Et là, hop, on fusionne avec la grosse com­mune la plus proche, et le pro­blème est réglé.

Évi­dem­ment, ça crée d’autres pro­blèmes (je vous ren­voie à cet autre article, qui date un peu mais marche encore), mais ça, le poli­ti­cien s’en fout : il a réduit le nombre de com­munes, il a “fait des éco­no­mies”, il a sur­tout “sim­pli­fié la vie poli­tique” en creu­sant le fos­sé entre les élec­teurs et les élus et en assu­rant à la majo­ri­té de ne pas avoir de comptes à rendre et à l’op­po­si­tion d’a­voir un rôle facile. Et la faci­li­té, en poli­tique, c’est tel­le­ment plus impor­tant que le dia­logue, la repré­sen­ta­tion, la réflexion sur l’in­té­rêt commun…

(À Fon­te­nille, on a quand même réus­si à contour­ner l’obs­tacle avec une liste asso­cia­tive, qui a construit son pro­gramme au fil de consul­ta­tions des habi­tants et des asso­cia­tions, puis orga­ni­sé une assem­blée publique pour élire la liste afin de sor­tir Jean-Pierre et Jean-Jacques de l’é­qua­tion. On n’a plus qu’à conti­nuer sur cette voie…)