La diagonale du fou à cheval

(titre éhontément piqué à une réplique d’Alcide Nikopol)

Alors voilà, tout le monde est d’accord : il était fou.

Ouf. Soupir de soulagement : ce type n’était pas comme nous.

De qui je parle, au fait ? Du bonhomme qui a buté sept personnes et en a blessées une vingtaine, tout à l’heure, à coups de camion puis de couteau, là-bas, à Tōkyō.

Il a été pris d’un « coup de folie », comme dit l’animateur de France 3, improvisé psychiatre pour l’occasion.

C’est marrant, j’avais tendance à imaginer que la folie, en tout cas dans sa variété qui soulage les non-fous de n’être pas comme les fous, devrait être à peu près stable. Voire en régression : les vrais fous, jadis enfermés ou éjectés de la société, peuvent maintenant être pris en charge depuis que plein de gens super intelligents — qui n’auraient jamais, soit dit en passant, affirmé que quelqu’un était fou sur la simple foi d’un petit massacre — ont étudié comment les aider à contrôler leur folie.

Pourtant, les petits massacres continuent, voire augmentent, et tout le monde se demande d’où sortent ces fous.

Nous n’arriverons à rien, j’en ai la conviction, tant qu’on n’inversera pas la charge de la preuve : aujourd’hui, un type qui tire au hasard dans la foule est catalogué fou et l’on doit se battre pour montrer qu’il est violent, amer, misanthrope peut-être, mais responsable et conscient de ses actes. Or, j’ai le sentiment qu’une bonne partie de ces assassins ne sont pas fous, mais des types tout à fait normaux, comme vous et moi justement, qui craquent pour des raisons qui restent à déterminer.

D’ailleurs, l’auteur d’un massacre scolaire au nord du Japon, il y a sept ans (jour pour jour, les trucs qui nous servent de journalistes ne se sont pas privés de le rappeler), s’expliquait ainsi : « Je n’en pouvais plus, je n’avais pas la force de me suicider. Je me suis dit qu’en tuant des enfants des classes aisées, je serais condamné à mort ». Raisonnement spécieux ? Peut-être. Raisonnement biaisé peut-être, mais cohérent. Il n’y a pas de folie là-dedans, juste du pragmatisme poussé à l’extrême.

Il conviendrait donc, au contraire, de supposer ces individus sains d’esprits jusqu’à preuve de leur folie, et de s’interroger sur les raisons de ces « coups de folie ». Qui, parmi nous, n’a jamais rêvé de massacrer son patron, d’étrangler soigneusement son président de la République ou d’exploser la belle tête toute propre d’un de ces mecs cools à la coupe Elseve et au sourire Colgate ?

S’il y en a, n’hésitez pas à le dire, ça m’intéresse de savoir si on est vraiment différents ou si vous manquez juste d’imagination.

Donc, je suppose, sur la base de mon expérience et de longues discussions avec des amis à moi, qu’une part non négligeable de la population a déjà fait ce genre de rêve éveillé. Suffit-il de passer à l’acte pour être fou ? Dans ce cas, tous ceux qui suivent une pulsion quelconque à un moment donné doivent être qualifiés de même, qu’il s’agisse de jeter un verre à la figure de quelqu’un ou d’embrasser sa femme par surprise et sans préméditation.

J’en viens donc là : soit certains massacreurs sont aussi sains d’esprits qu’une bonne part d’entre nous, soit nombre d’entre nous sont aussi fous que nombre d’entre eux.

Qu’est-ce qui fait qu’on pète un plomb et qu’on met ses petits rêves honteux à exécution ? L’occasion, un surplus, un événement déclencheur, ou trop de choses d’un coup ? Je n’en sais rien. Ce que je sais en revanche, c’est que tant qu’on balaiera le problème d’un revers de manche en affirmant péremptoirement : « il est fou » — avec l’inévitable sous-entendu : pas moi, pas les gens normaux, c’est un cas isolé ou une valeur aberrante, imprévisible et sans aucun lien avec l’environnement, la société, les gens… –, on n’avancera pas.

Cessons donc de nous isoler péremptoirement de toutes les atrocités : la Seconde guerre a très bien montré que les gens ordinaires possèdent en germe les pires saloperies. Cherchons plutôt comment empêcher les sains d’esprit de franchir le pas.