Quelqu’un m’explique ?

La nouvelle du moment, apparemment, c’est l’arrestation en Suisse d’un certain Roman Polanski, photographe et cinéaste franco-polonais longtemps installé aux États-Unis.

Pour ma part, ce que je trouve étonnant, plutôt que l’affaire elle-même (le principal intéressé ne nie pas les faits, sa victime a classé l’affaire, la justice suit son cours), c’est le déchaînement de mes confrères et de nos autorités.

Alors voilà, en gros, Polanski a été soupçonné il y a une trentaine d’années de relations sexuelles avec une mineure — chez nous, on dirait « viol sur mineure de moins de 15 ans par adulte ayant autorité », ladite mineure lui ayant été confiée par ses parents et la question du consentement ne pouvant être posée dans cette situation. Il a plaidé coupable, mais quitté les États-Unis avant la peine prononcée. Un mandat d’arrêt international a été émis, réactivé par la justice californienne, transmis aux autorités suisses, qui s’y sont conformées. Reste maintenant aux avocats à s’étriper sur l’extradition éventuelle, à la justice californienne à se prononcer et au réalisateur à purger sa peine le cas échéant, je vois pas ce qu’il y a de compliqué dans l’histoire.

Mais chez nous, on a une industrie du cinéma, un ministre de la Culture et des tonnes de médias qui ne l’entendent pas de cette oreille et se sont lancés dans ce qui est normalement le boulot des avocats de Polanski : assurer sa défense. Enfin, ils font pas tout à fait le boulot des avocats puisque d’une part, ils le font en public au lieu de se concentrer sur les autorités légales et d’autre part, ils le font gratos, ce que la déontologie de tout avocat interdit.

Il paraît donc que Polanski est un cinéaste talentueux. D’une, qui peut prouver qu’il a du talent ? Personnellement, je lui reconnais une audace certaine dans Rosemary’s baby, ce qui n’empêche que ce film m’a gonflé comme ses autres œuvres sous mes yeux passées, à l’exception notable de l’impressionnant, stupéfiant et passionnant La jeune fille et la mort. Mais ça, c’est mon ressenti personnel, et je me permettrais pas d’affirmer que l’individu concerné ait ou non du talent. De deux, en quoi ça le dédouane de quoi que ce soit ? Je suis un testeur d’appareils photo talentueux — c’est moi qui le dis, mais qui pourra démontrer le contraire ? —, je dois donc pouvoir massacrer mon prochain impunément, si j’ai bien suivi ? Et qui niera que dans son style, Charles Manson¹ avait un talent certain ?

Il paraît aussi que ça fait trente ans que l’affaire a eu lieu et que donc elle est prescrite. En droit français, c’est sûr : le viol sur mineur est prescrit dix ans après la majorité de la victime sauf procédure judiciaire en cours. Euh, vous dites ? En droit français. Bien. Polanski est (entre autres) français. Euh… Cela suffit-il ? Non. Dans l’affaire du moment, l’arrestation a eu lieu en terre suisse, l’affaire est basée en Californie et l’extradition est gérée par un accord américano-helvète. Si vous avez vu passer la France dans le résumé, vous avez une meilleure vue que moi. La prescription éventuelle doit donc être étudiée en Californie, et sans être spécialiste du droit local, j’ai un gros doute : Polanski y est coupable non seulement de relations sexuelles avec une mineure, mais également de fuite alors qu’il était libéré sous caution, et il semble bien qu’aucune de ces deux infractions ne soit prescrite.

Enfin, on nous répète en boucle que sa victime l’a pardonné. Euh… Je dois être idiot, mais là non plus, je ne vois pas le rapport. Si la justice doit cesser toute poursuite à chaque fois qu’une victime retire sa plainte, il ne va pas y avoir beaucoup de dealers derrière les barreaux ; ça revient en fait à applaudir les pressions sur les plaignants, qu’il s’agisse de dédommagement contre retrait de plainte ou de menaces physiques ou morales. Admettons cependant que la justice américaine absolve Polanski pour l’affaire de mœurs ; il resterait l’affaire de fuite à l’étranger, pour laquelle la justice américaine est elle-même la victime. Et je n’ai pas vu au 20h de témoignage bouleversant de la justice américaine expliquant la larme à l’œil : « oui, Monsieur Polanski s’est soustrait à moi, mais je lui pardonne ».

Mais de toute manière, le truc fondamental, c’est que, que je sache, la Suisse comme les États-Unis (dans leur variante californienne en l’occurrence) sont considérés chez nous comme des États de droit. Autrement dit, on considère que leur système judiciaire fonctionne avec une certaine équité, en respectant les droits des individus concernés et en résistant à l’arbitraire. En bref, la qualité de ces États, ou de leur système judiciaire, c’est qu’en principe un éboueur immigré y est jugé selon les mêmes règles pré-établies qu’un réalisateur étranger².

Du coup, j’ai tendance à penser qu’on devrait plutôt laisser la justice de ces États suivre son cours dans la sérénité³ plutôt que de juger l’affaire, sur le fond et sur la forme, pour le détournement, la fuite, l’arrestation ou l’extradition, à sa place.

Qu’on hurle au scandale dans des cas d’arrestations arbitraires dans des pays où critiquer l’autorité est un crime passible de la décollation, ça se conçoit, c’est même sans doute à ça que sert Amnesty international.

Qu’on fasse une affaire d’État de l’arrestation par la police d’un État de droit d’une personne sous le coup d’un mandat d’arrêt international délivré par un État de droit pour s’être soustraite à sa justice, ça me semble pour le moins tendancieux. Et il y a eu des cas analogues où nos médias se sont empressés de saluer comme un seul homme un bel exemple de coopération internationale des autorités de différents pays…

J’ai un peu l’impression qu’il y a deux poids, deux mesures. Mais je suppose que mes confrères plus au fait de l’affaire sauront m’expliquer ce que j’ai tendance à considérer comme une crise d’hystérie de leur part.

¹ Notez la classe que cela représente de citer ici l’assassin de la première femme de Polanski. C’est ce qu’on appelle l’élégance du hérisson. ^^

² Notez que dans nos médias de par chez nous, en tout cas, un éboueur qui se gare sur une piste cyclable est un dangereux immigré, tandis qu’un cinéaste qui agresse les dames est un talentueux étranger.

³ Ah tiens, cette phrase marche aussi quand des gens de chez nous s’étripent entre eux autour d’une affaire quelconque, marrant.