Opinion taboue ?

Ces temps-ci, Face­book bruisse de la douce rumeur de mes “amis” ayant voté. Cha­cun indique qu’il y est pas­sé, comme si c’était un acte de bra­voure — bon, j’avoue, je sais pas ailleurs mais en Île de France, c’était car­ré­ment héroïque.

Du coup, j’ai réa­li­sé un truc : sur 34 “amis” au sens Face­boo­kien du terme (com­prendre amis, col­lègues, confrères, contacts pro­fes­sion­nels…), seuls trois indiquent leurs opi­nions poli­tiques sur leur pro­fil. Il semble plus facile d’indiquer ses pen­chants sexuels ou sa reli­gion que ses ten­dances poli­tiques.

Plus amu­sant encore : les trois, sans excep­tion, se disent “libe­ral” ou “very libe­ral”, et je soup­çonne cer­tains d’entre eux d’être suf­fi­sam­ment culti­vés pour savoir que selon qui lit, ce mot signi­fie abso­lu­ment tout et n’importe quoi¹. Autre­ment dit, eux non plus ne donnent pas leurs opi­nions poli­tiques — on peut sup­po­ser qu’avec un accent, ils sont de droite et que sans, ils sont socia­los, mais rien n’est moins sûr.

Per­son­nel­le­ment, ce petit tabou autour des opi­nions poli­tiques ne cesse de me sur­prendre. Après tout, il y a bien plus grave dans la vie que de voter Royal ou Sar­ko, et si on veut trou­ver des rai­sons de se foutre sur la gueule, on peut tou­jours en avoir, et de bien meilleures.

Ah, et fina­le­ment, oui, j’ai voté. Pas pour un can­di­dat qui me pas­sion­nait (on se demande pour­quoi), mais pour celui à qui je regret­te­rai le moins d’avoir prê­té ma voix.

¹ Aux États-Unis, l’an pas­sé, 48 % des son­dés esti­maient qu’Obama était “very libe­ral”, sachant que c’est sans doute le pré­sident le plus gau­chiste qu’ils pou­vaient élire. Les libé­raux amé­ri­cains sont plu­tôt pour un État rela­ti­ve­ment inter­ven­tion­niste, qui évite que le capi­ta­lisme parte en couille tous les quatre matins — ils ont lu Keynes. Chez nous, “libé­ral” ren­voie plu­tôt au libé­ra­lisme éco­no­mique et à la doc­trine de Say : l’État est tout juste bon à faire le flic, tout le reste doit être confié à la main invi­sible du mar­ché et seule l’initiative indi­vi­duelle tota­le­ment libé­rée de la moindre contrainte peut ame­ner le bon­heur sur Terre, hal­le­lu­jah.