Gilets à poches et sacs à dos

J’avais déjà çà et là parlé des « gilets à poches », terme inventé (à ma connaissance en tout cas) par Marion, attachée de presse de son état (et attachée de presse du genre compétent, qui connaît sur le bout des doigts les quinze commandements et surtout le quinzième…). Je vais en parler un peu plus, parce qu’à l’occasion de la remise officielle d’un gilet à poches à ladite Marion, j’ai réalisé un truc : si le vocabulaire et la présentation évoluent, le concept de gilets à poches se rapproche bougrement de certains journalistes trop jeunes pour être de vrais gilets à poches, qu’on appelle communément des geeks ou des blogueurs.

Donc, le gilet à poches, pour commencer.

Le gilet à poches tire son nom de l’accessoire vestimentaire qu’il s’est fait souder à la place des épaules : une sorte de gilet couvert de petites poches fermées par un bouton-pression ou une fermeture Éclair.

Celui-ci possède généralement le logo d’un constructeur d’appareils photo dans le dos ou sur le sein. 80 % du temps, il s’agit de Fujifilm, gros pourvoyeur de ce type d’accessoires.

Le gilet à poches adore son gilet à poches. Parce que c’est quand même super pratique : dans les poches du bas, les plus grandes, on peut faire tenir un Elmarit 21 mm, un Summilux 75 mm et un tri-Elmar 28-35-50 mm, le M4-P restant en bandoulière avec son indévissable Summicron 35 mm. Dans les poches du milieu, plus petites, on peut stocker jusqu’à 22 rouleaux d’Ilford HP5+ ou de Fuji Velvia 50. Et dans celles du haut, les clefs de la maison et la carte de presse.

Le gilet à poches a tout connu et tout testé. Il peut vous raconter à deux minutes d’intervalle des anecdotes aussi variées que :

  • Les Russes en Afghanistan, ils savaient qu’il y avait des occidentaux dans les parages quand ils trouvaient du PQ usagé. Du coup, quand j’y étais, on se nettoyait avec des galets, faut juste en trouver de la bonne forme et ça marche pas mal.
  • En 92, à cause d’un con d’âne qui m’a poussé, j’ai pris un bain à 4000 m d’altitude en Bolivie. Eau à 3 °C, vent à 40 km/h et 10 °C dehors, tu cherches pas à réfléchir : tu cours jusqu’au feu de camp, tu arraches tes fringues et tu te mets à danser autour du feu pour essayer de dégeler en gueulant à l’aide.
  • Tu sais qu’en fait, se planquer derrière une bagnole, ça marche pas pour les calibres au dessus du 5,56 ? Ou alors, derrière le moteur. J’ai vu un type prendre une balle de Kalash dans le cul, accroupi derrière une 504 au Congo, à travers les deux portières et la banquette arrière, alors que je couvrais la guerre civile après le coup de Kabila.
  • La pire connerie que j’ai faite, c’était le 12 mars 87, je risque pas de l’oublier. J’ai quitté un hôtel à Hanoï en laissant mon 135 f/1,8. L’avion venait de décoller quand je m’en suis aperçu. Un an d’économies, j’en ai chialé, je te jure, j’en ai chialé.

Enfin, concernant le matériel, il pourra vous expliquer imperturbablement que « mon premier reflex, c’était un Canon AE-1, c’était un truc incroyable, tu pouvais choisir la vitesse et il ajustait l’ouverture automatiquement », que « vous me faites marrer à vous plaindre de vos reflex qui pèsent 1,5 kg zoom compris, moi en Irlande j’ai couru devant la milice avec deux F3, un 28 et un 50, un kilo de Tri-X et un putain de Blad qui pesait un âne mort » ou encore que « perso, j’ai eu un Minolta CLE, ben Leica ils se touchent mais technologiquement ils étaient déjà à la ramasse, et il a trente piges mais il tourne encore »…

Bref, le gilet à poches est dans son monde, fait de vieux films, de vieux appareils télémétriques, de vieux appareils moyen-format, et bien sûr de trente ans de gilets à poches usés, déchirés, troués mais gardés religieusement au fond d’une armoire.

Pas de doute : le gilet à poches méritait un surnom spécifique pour le différencier du journaliste normal, capable de tenir une conversation sans rappeler que le Pentax ME était vraiment ultra-compact et qu’on en fait plus des comme ça. Merci Marion.

Permettez-moi maintenant de vous présenter un autre être bizarre. Plus jeune que le gilet à poches, il n’a pas connu l’époque argentique et n’a que faire d’un accessoire vestimentaire dédié au rangement de pellicules : il stocke plus de photos sur une carte SD que le gilet à poches sur 20 rouleaux de 36 poses.

En déplacement, il emporte donc un µ4/3 ou un NEX avec un pancake et un trans-standard. Voire, à la limite, un simple iPhone, parce que « de toute façon personne a besoin d’une image impeccable pour la visualiser en 800 px sur mon blog ».

Ce type particulier de geek adore en effet son smartphone, qui lui permet de relever ses pokes¹ sur Facebook en plein milieu d’une prez’ un peu chiante. Toutefois, celui-ci n’est pas parfait pour prendre des notes ou publier des articles, faute de taille adaptée ; le blogueur connecté se promène donc en permanence avec son MacBook Pro ou son iPad, quand ce ne sont pas les deux. Et le gros de sa valise lorsqu’il part en VP, c’est… les petits accessoires : câble USB pour relier son Blackberry à son Vaio Z11, chargeur du smartphone, chargeur de l’iPad, alimentation de l’ordinateur portable, câble RJ45, souris Bluetooth, chargeur de souris Bluetooth, lecteur de cartes SD, chargeur de l’appareil photo, iPod nano, chargeur de l’iPod nano… Du coup, son accessoire vestimentaire fétiche, c’est le sac à dos où il entasse son bazar hi-tech, qui lui permet de garder sous la main son matos multimédia, son ordinateur et surtout leurs chargeurs et câbles.

Il n’en a pas moins lui aussi son lot d’anecdotes amusantes :

  • J’y crois pas, je suis retombé sur une vieille facture, j’avais payé 80 € une carte CF de 32 Mo. Le pire, c’est que je me souviens, c’était une affaire.
  • Eux, je les comprends pas, ils nous font signer des NDA longs comme le bras, puis ils nous filent les boîtiers, même pas maquillés, et ils envoient cent journalistes promener en ville devant tout le monde. Et après, ils pleurent qu’il y a des fuites…
  • Le lancement du NX10, ils se sont vraiment lâchés sur le budget. Genre on s’est pointés à St-Moritz en hélico, on a passé trois jours dans des chambres à un SMIC la nuit… Ah, et le bobsleigh, c’est vraiment l’hallu.
  • La paranoïa chez les Japs, c’est du grand n’importe quoi. Genre l’embargo est à 6 h du mat’, la France a pas le droit de nous filer la moindre info avant 5 h. J’étais en train de taper l’article, les yeux dans le pâté, je vois débarquer ma fille effarée, genre « ça y est, Papa est devenu fou »…

Concernant son matériel, il n’est pas en reste, alternant les « ouais, j’ai un Legend US, t’imagines pas, en plein E3 à Vegas, blam, le Bold en rade, j’ai chopé ce que j’ai pu sur place », les « j’ai claqué 1500 € dans un 15 pouces, deux mois plus tard, je me réveille en pleine nuit : la batterie vient d’exploser. Il était juste posé sur la table, branché, en veille » et les « je sors l’appareil de mon sac, zip, paf, direct sur le pavé. Ben il marchait encore, dis donc ! »

Bref, sa bulle est faite de matériel de moins de deux mois, de la nouvelle génération d’outils connectés qu’il a pu avoir en avant-première dans un VP à Barcelone, d’écrans, des chargeurs, de câbles et encore de chargeurs.

Vous n’êtes pas sans avoir noté certaines similitudes. Bon, le gilet à poches a traversé à ses frais les coins les plus poussiéreux de la planète, en mission pour National Geographic ; il s’est perdu seul en vieux Land fatigué dans la canicule africaine et a affronté le blizzard himalayen. Et il vous parle de matériel quadragénaire qui, traînant dans les mêmes conditions et plongeant dans les mêmes rivières, fonctionne encore comme à sa sortie d’usine pour peu qu’on trouve une pile du modèle adéquat².

Le blogueur-geek à sac à dos, lui, a toujours voyagé confortablement, invité par un constructeur soucieux de son image, dans des endroits chauds ou bien chauffés, et n’a connu que des routes goudronnées parcourues en minibus Mercedes avec un guide trilingue. Et il vous parle de matériel qui n’a jamais vu un grain de sable, jamais pris une goutte, mais qui s’auto-détruit après un an d’utilisation — et s’il fonctionne encore, le geek s’en étonne presque.

Mais vous aurez remarqué cette même capacité à parler de trucs qui n’intéressent personne, à s’engager pendant des heures dans des débats puérils³ et à vous convaincre que vous n’avez rien compris à la vie⁴.

Le signe le plus flagrant de leur communauté d’esprit, c’est cependant celui-ci : en conférence ou en voyage de presse, sacs à dos et gilets à poches arrivent à communiquer, dans leur coin, loin du commun des mortels, comparant vieux trucs mécaniques et nouveaux bidules électroniques, rouleaux de Provia et cartes CFast, Bujumbura sous Bagaza et Fort-de-France sous Sarkozy…

Ce qui, in fine, vous permettra d’entendre ce genre d’anecdotes mixtes, prononcée par un sac à dos typique :

Machin, ils ont embauché un ancien journaliste, mais je sais pas ce qui leur a pris. C’est un type, je lui ai parlé de mon appareil en rade, il m’a sorti : « ben, on est dans les bons niveau fiabilité, mais c’est clair que c’est plus comme y’a vingt ans. J’ai eu un OM-2n, tu pouvais planter des clous avec, ça bougeait pas, mais tout ce qu’on fait maintenant c’est deux ans de durée de vie grand max ». C’est pas super vendeur, quand même…

¹ Pour tout problème de vocabulaire, rentrer le mot choisi dans Google ou chercher sur ce blog, enfin, vous êtes si vieux que ça pour pas savoir vous débrouiller ?

² Plus fabriquée depuis les années 90, à cause du plomb qu’elle contenait.

³ Pro- ou anti-Leica pour les uns, pro- ou anti-Apple pour les autres…

⁴ « Non mais tu peux pas dire que t’as fait de la photo avec de la Kodak Gold, t’as fait des photos si tu veux… » devenu « le µ4/3, c’est bon pour la vidéo, mais franchement tu peux rien faire avec un capteur de cette taille… »