Responsabilité

Ça fait un moment que ça me trotte dans la tête. Le déclencheur, ç’a été le 20h de France 2, vendredi soir, qui s’est ouvert sur le tour de France alors que la journée a été marquée par un double attentat en Norvège et par l’adoption d’un plan économique susceptible de sauver la Grèce et les pays utilisant l’Euro, mais aussi de nous endetter jusqu’à la quatre-vingt-huitième génération.

Petit préambule : on reconnaît habituellement trois pouvoirs, le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Chacun gère ainsi un morceau de pouvoir et participe au contrôle des deux autres, à travers des mécanismes variés comme les emblématiques Haute Court et dissolution de l’Assemblée.

Certains crétins qui pensent avoir lu Tocqueville parce qu’ils ont lu sa page Wikipédia y ajoutent un quatrième pouvoir, celui de la presse¹.

En fait, la presse n’est pas un quatrième pouvoir. Elle n’a rien à voir avec l’organisation de l’État. Elle n’a pas de contrôle direct sur les pouvoirs constitutionnels (aucun journaliste ne peut voter une motion de censure contre un député, par exemple) et n’est pas contrôlée par eux (sauf par le judiciaire, mais dans les limites du droit commun).

En revanche, la presse est un organe essentiel d’une démocratie qui marche.

Réfléchissons une seconde. Nous sommes dans une démocratie. Le souverain du peuple français est le peuple français lui-même.

La démocratie est un concept culotté, quand on y réfléchit bien : elle repose sur l’idée que plusieurs millions de personnes prendront, ensemble, les meilleures décisions pour l’ensemble d’entre elles. Quand on voit la capacité de la plupart des gens à pourrir la vie de centaines de personnes pour n’importe quel minime gain personnel, on se dit qu’à la base, c’est un postulat plutôt osé, mais passons et supposons les électeurs effectivement parés des meilleures intentions.

Pour qu’une personne prenne une bonne décision, elle doit être éclairée, comme on disait au temps des Lumières. Elle a besoin de connaître les tenants et aboutissants de sa décision, de comprendre la décision elle-même, sa valeur pratique et symbolique, d’anticiper les conséquences à long terme sur sa vie et celle de son entourage.

C’est là qu’entre en jeu la presse.

La presse, ou plutôt l’information.

Oui, parce que connaître, savoir, comprendre et anticiper, ça nécessite deux choses : l’intelligence et l’information. L’homme le plus intelligent, insuffisamment informé, peut être amené à croire des choses fausses. Il ne peut prendre sa décision en connaissance de cause. C’est l’acte 1 des cours de philo, l’allégorie de la caverne : les hommes enchaînés ne sont pas idiots, ils sont juste maintenus dans l’ignorance.

La clef de l’univers est dans la connaissance et la compréhension. Celles-ci découlent de l’expérience individuelle, mais aussi massivement de l’information.

L’information, elle parvient par de multiples canaux : les fréquentations, l’éducation, l’exploration. La presse, aussi.

Dans le cas de la marche d’un État, qui est une responsabilité fondamentale des citoyens-souverains, l’information vient surtout par la presse, et doit être analysée selon des clefs souvent données par l’éducation.

C’est la responsabilité fondamentale et professeurs et des journalistes : les premiers forment des citoyens que les seconds informent, le but étant de permettre au souverain de prendre les meilleures décisions possibles pour le bien de l’État.

Si le professeur défaille, le citoyen n’aura pas les clefs pour comprendre ce qu’il se passe dans l’univers qu’il doit diriger. Il sera à la merci de toute intoxication, de tout mensonge, mais aussi des ses réflexes primaux : on pourra aisément le manipuler en jouant sur ses peurs et ses pulsions.

Si le journaliste défaille, ça n’est pas moins grave.

S’il donne une information fausse, tronquée ou manipulatrice, il peut induire le citoyen en erreur. Un être intelligent peut, d’une information erronée, tirer une bonne décision qui se révélera catastrophique. Exemple pratique au quotidien : imaginez que vous ayez un comprimé d’aspirine marqué « 1 gramme », mais qui soit en fait dix fois plus dosé. Votre prochain mal de tête risque fort de tourner à l’hémorragie… Le même phénomène peut se produire à l’échelon national ; par exemple, les soldats partis volontairement en 14 n’y seraient peut-être pas allés si l’information sur les forces réelles dont disposait l’Allemagne avait été connue.

La responsabilité du journaliste est donc de fournir au citoyen une information honnête, susceptible de lui être utile à l’heure de choisir la politique nationale. Le journaliste doit pour cela non pas être neutre — la neutralité est une vue de l’esprit —, mais être honnête et cohérent. Il doit prendre garde à utiliser les bons mots à bon escient.

Il doit surtout se méfier de tout ce qui pourrait l’amener à donner une information fausse : intoxication volontaire d’une source, manipulation, orientation, mais aussi information de bonne foi ne voyant qu’un bout du problème. Un journaliste doit évaluer et vérifier ses sources, utiliser les précautions nécessaires lorsqu’il n’en a pas la possibilité, creuser ses sujets selon des axes variés et remonter aussi près que possible de la réalité.

Il doit, surtout, éviter de se prendre pour une simple distraction.

Le rôle du journaliste n’est pas de donner au peuple ce qu’il veut entendre, mais ce qui lui sera utile. Il ne doit pas chercher à faire de l’audience, mais à informer ; et il ne doit pas s’offusquer que son client consulte d’autres journalistes à l’occasion. Que penserait-on d’un père qui laisserait son enfant se nourrir purement de chocolat, parce que c’est ce qu’il veut ? C’est pourtant ce qu’il se passe lorsqu’un journaliste passe sous silence des informations essentielles pour l’exercice de la citoyenneté, en préférant donner à la populace ce qu’elle demande.

C’est le cas lorsqu’on fait une moitié de journal sur une compétition cycliste, qui n’a pas d’incidence majeure sur la marche du monde, et qu’on réduit à portion congrue un dossier difficile à digérer, lourd, chiant, mais qui nous engage tous pour des années.

La sécurité est le dossier de fond des gouvernements depuis des lustres (cf. « on pourra le manipuler en jouant sur ses peurs »). Parler des attentats est essentiel si l’on veut que les citoyens puissent, à l’avenir, choisir en toute connaissance de cause entre plus de sécurité et plus de libertés individuelles. Et ne pas se contenter d’en parler sous l’angle « c’est terrible, voyez, ça saigne et ça pleure », mais le remettre en perspective dans son contexte : en un attentat terrible, parfaitement planifié et exécuté comme il ne s’en produit pas un par an sur l’ensemble de la planète, l’Europe a perdu moins de citoyens qu’elle n’en voit tués par les guêpes chaque année.

Ici, l’information de qualité devrait faire cette mise en perspective. Parce que sans elle, le citoyen risque de voter pour sa peur primale — donc, vers le candidat qui lui proposera une surveillance généralisée — au lieu de suivre un raisonnement basé sur les faits — qui le pousserait peut-être à se dire qu’il a plus de chances de s’étouffer avec une cacahuète que de mourir d’une arme à feu, et le ferait voter pour le candidat qui interdira de boire la bouche pleine.

L’économie, autre sujet du week-end, est plus ardu et encore plus chiant à présenter. Mais il est encore plus essentiel. Si l’on veut que le citoyen dirige intelligemment son pays, il est en effet indispensable qu’il comprenne les mécanismes de la finance mondiale, le fonctionnement des marchés et des agences de cotation, et la notion d' »attaque » par laquelle les investisseurs testent les capacités d’un pays pour retirer leurs billes avant qu’il s’effondre, quittes au passage à entraîner ledit effondrement.

Comprendre pourquoi il était important que les États français et allemand, entre autres, prennent sur eux de garantir la dette grecque est essentiel, si l’on ne veut pas que quiconque écoute les candidats qui claironneront l’an prochain que « c’est la faute à l’Europe » si tout va mal. Ne pas faire cet effort, présenter cette décision historique sur le plan de la construction européenne uniquement sous l’axe « on va éviter un défaut de paiement de la Grève et décaisser 15 milliards de dettes au passage », c’est faire le lit de Marine. Et Dieu sait qu’elle n’a pas besoin de ça.

Allons plus loin : si les citoyens qui ont décidé de la politique financière de l’Europe, au cours des quarante dernières années (contentons-nous de Bretton Woods comme point de départ), avaient compris ces mécanismes, on peut imaginer qu’ils auraient voté différemment ici ou là, que les États solides auraient eu des dirigeants plus prompts à se secouer les puces et qu’ils auraient très rapidement dit aux financiers qui « testaient » la Grèce d’aller se faire foutre. On a peut-être perdu un an parce que nos parents n’ont pas, au temps de Maastricht, été honnêtement informés sur les mécanismes à mettre en place à l’échelle de l’Union européenne pour éviter qu’une attaque sur un État membre ne dégénère en crise de l’Union.

L’information n’est pas un pouvoir. Elle est plus que ça : elle est le ciment par lequel les décisions du peuple peuvent être justifiées et validées. Elle est le ciment par lequel nous, citoyens, pouvons exercer le pouvoir et par lequel nos représentants peuvent exercer chacun la parcelle de pouvoir qui lui échoit. Sans information, peu importent la bonne volonté des hommes politiques, la séparation des pouvoirs ou la représentativité démocratique : elles ne sont rien. L’information et l’analyse qu’il lui applique sont la vraie sécurité qui fait de l’électeur lambda un citoyen éclairé, exerçant sa souveraineté en connaissance de cause.

L’information est donc une responsabilité terrible, fondamentale, et les journalistes généralistes, économiques, sociaux et politiques sont en première ligne pour la supporter. Et j’ai peur que certains confrères aient tendance à l’oublier, lorsqu’ils trouvent plus important de parler du cinquième arrivé au tour de France que de la marche de monde…

¹ J’ai pas lu Tocqueville beaucoup plus qu’eux, mais à moins que je n’aie rien pigé au peu qu’on nous en a imposé en cours, il ne parlait pas de pouvoirs au sens exécutif/judiciaire/législatif, mais au sens fédéral/régional/individuel, et donc pas d’organisation constitutionnelle.