Qui veut la faim…

Et allez, un décret de plus. En jeu ? L’alimentation dans les cantines scolaires.

Avec témoignages des parents, notez bien. « Ils ont faim en sortant », « il n’y a pas assez à manger », qu’il paraît… Alors, on refait des rations, plus équilibrées, plus variées, plus ceci, plus cela.

J’ai l’impression qu’on oublie un truc.

Un truc essentiel.

Il est naturel d’avoir faim.

Il faut bien comprendre un truc : à l’échelle de l’humanité, manger à sa faim est un phénomène extrêmement récent. C’est apparu avec l’agriculture, et aujourd’hui encore ça n’a rien de systématique (la moitié de l’humanité n’est pas assez nourrie, grosso modo).

D’un point de vue évolutif, avoir faim en permanence est un problème : l’homme prédateur guidé par une faim constante est moins dispos pour s’occuper de ses petits et risque de les sous-alimenter. Mais ne pas avoir un peu faim, c’est un autre problème : si on ne finit pas ce qu’on trouve en période faste, on risque de claquer à la disette suivante.

Il est donc à peu près certain que l’équilibre naturel de l’être humain est d’avoir un peu faim, un peu plus que ce qu’il lui faut. D’avoir assez faim pour faire des réserves à l’automne et survivre à l’hiver, mais pas trop pour que ça ne soit pas une obsession permanente.

Manger à sa faim, c’est donc trop manger.

Pis : la faim, ça s’éduque. Le corps s’attend à une alimentation régulière, en basant son envie sur la veille.

C’est une adaptation saisonnière : si le corps avait la même faim en janvier qu’en août, ce petit supplément d’appétit visant à faire des réserves se transformerait en obsession morbide, et l’homme naturel bâfrerait tout ce qu’il trouverait au risque de laisser crever ses rejetons.

Il est donc logique et important que l’appétit de l’homme, tout en restant suffisamment généreux pour accueillir un complément alimentaire inattendu, s’adapte à la nourriture disponible. Autrement dit : qu’on ait moins faim quand on mange peu.

Or, notre alimentation actuelle, à nous autres Français, est de manière générale « à notre faim » : nous mangeons toute l’année ce que nous devrions manger à l’automne pour faire des réserves. Nous avons donc logiquement un appétit constamment excessif.

Plutôt que de chercher comment empêcher nos enfants d’avoir faim, tout en les gavant pour accroître déraisonnablement leur appétit, on devrait peut-être plutôt admettre qu’avoir un peu faim, notamment en fin de journée et au lever, est un phénomène naturel, qu’on ferait mieux d’accepter que de combattre à tout prix — dans le cas contraire, on va tous faire 80 kg à huit ans.

Après tout, chacun apprend à ses enfants à accepter un certain niveau d’effort, un certain seuil de douleur (pas pleurer pour un petit bobo, tout ça)… En quoi serait-il choquant de dire qu’un peu de faim fait aussi partie de la vie ?

  • J’ai entendu une fois sur France Inter (il me semble), pendant une émission sur le sujet, que l’apparition de l’agriculture avait engendré une baisse de la durée de vie de nos ancêtres.
    Donc, on peut penser qu’il mangeaient plutôt moins bien, du moins au début.

    Nos ancêtres auraient privilégié la sédentarité à la sécurité alimentaire.

  • Wikipedia fr (qui semble avoir largement pompé la version anglaise)

    On prétend fréquemment que l’agriculture apporta aux hommes une maîtrise accrue de leur approvisionnement en nourriture, mais cette idée est battue en brèche depuis qu’on a découvert que la qualité de l’alimentation des populations néolithiques était généralement inférieure à celle des chasseurs-cueilleurs et que l’espérance de vie pourrait avoir été plus brève, en partie à cause des maladies.

  • Je veux bien croire que l’agriculture a pu réduire l’espérance de vie au départ. J’imagine volontiers qu’elle a pu entraîner une chute de la variété de l’alimentation, donc un accroissement des carences.

    Mais à terme, quelques milliers d’années plus tard, si l’homme a commencé à manger à sa faim, c’est par la maîtrise d’une agriculture variée et adaptée, je pense. En fait, peut-être que manger à sa faim est apparu après l’agriculture plutôt que avec, comme je l’ai écrit, mais je pense quand même que c’est lié.

  • C’est le « avec l’agriculture » qui m’a fait repenser à ça. Nul doute qu’en étant restés chasseurs cueilleurs, nous n’aurions pu en arriver où nous en sommes.