Hors contrôle

On s’en dou­tait, mais cette fois, c’est sûr : la finance est tota­le­ment hors contrôle. Le symp­tôme ? C’est simple : c’est que l’expression de la volon­té démo­cra­tique soit vue comme une catas­trophe. C’est en effet ce qu’il vient de se pas­ser, après que l’annonce d’un réfé­ren­dum en Grèce a entraî­né une vague de panique sur les mar­chés finan­ciers.

Petit rap­pel : la bourse n’est pas spé­cu­la­tive par nature. Une bourse est une place de mar­ché où les gens qui cherchent de l’argent pour déve­lop­per une acti­vi­té (on va appe­ler ça des “entre­prises”) peuvent ren­con­trer des gens qui sou­haitent pla­cer leur argent de côté (on va appe­ler ça des “inves­tis­seurs”). L’investisseur prend un risque en confiant son argent à l’entreprise (il devient alors “action­naire”) : si elle coule, il perd son épargne. Il est donc rému­né­ré pour ce risque en tou­chant des divi­dendes, c’est-à-dire que l’entreprise lui reverse une part de ses béné­fices éven­tuels. Dans ce sys­tème, il y a donc beau­coup d’investissement, mais pas de spé­cu­la­tion.

La spé­cu­la­tion naît de la pos­si­bi­li­té de revendre les actions. L’investisseur dis­pose alors d’une deuxième source de reve­nus poten­tiels : revendre une action plus cher qu’il ne l’a ache­tée. Pour cela, il faut que l’entreprise attire d’autres inves­tis­seurs, donc, en prin­cipe, qu’elle reverse de gros divi­dendes : l’actionnaire qui revend son action est alors récom­pen­sé d’avoir eu le flair de trou­ver une entre­prise qui gagne plus que la moyenne.

En prin­cipe, la spé­cu­la­tion est donc un méca­nisme qui per­met à une entre­prise qui peut gagner gros d’attirer les gros inves­tis­seurs, plus faci­le­ment que si elle n’avait que ses divi­dendes à venir pour lever des fonds. Elle récom­pense éga­le­ment plus les inves­tis­seurs qui font des paris auda­cieux et choi­sissent les bonnes entre­prises.

Les libé­raux vous expli­que­ront donc qu’elle est intrin­sè­que­ment ver­tueuse, en pous­sant les inves­tis­seurs à pla­cer beau­coup et rapi­de­ment et les entre­prises à tra­vailler sur des plans de déve­lop­pe­ment rapide, théo­rie résu­mé par l’adage “greed is good”.

(Au pas­sage, les plans de déve­lop­pe­ment rapide sont une bonne chose pour les inves­tis­seurs sou­hai­tant des retom­bées rapides, mais pas tou­jours pour ceux sou­hai­tant une péren­ni­té de leurs divi­dendes et qua­si­ment jamais pour les employés, qu’on a ten­dance à faire bos­ser comme des malades pour satis­faire les action­naires pres­sés. C’est donc un méca­nisme intrin­sè­que­ment pro-capi­tal et anti-pro­lé­ta­riat, ça fait tou­jours plai­sir à Mar­x¹.)

Le pro­blème, c’est lorsque la spé­cu­la­tion devient le pre­mier, voire le seul, moyen de rému­né­ra­tion que les inves­tis­seurs envi­sagent. La valeur de l’entreprise n’est alors plus déter­mi­née par son acti­vi­té et les divi­dendes qu’elle dis­tri­bue, mais par l’évolution du cours de l’action. Celui-ci est déter­mi­né par le prix que les inves­tis­seurs poten­tiels sont prêts à débour­ser pour s’offrir une action : s’il croient qu’elle va mon­ter, ils sont prêts à mettre plus que la valeur “objec­tive”, comp­tant récu­pé­rer la dif­fé­rence lorsque l’action aura effec­ti­ve­ment mon­té.

Résul­tat, il se passe cette chose mar­rante : le cours de l’action monte lorsque tout le monde veut inves­tir dans cette entre­prise. Autre­ment dit, il monte lorsque tout le monde pense qu’il va mon­ter. La meilleure façon de gagner de l’argent n’est donc plus d’investir dans une entre­prise qui va effec­ti­ve­ment créer de la richesse, mais dans une dont les inves­tis­seurs pensent que l’action va mon­ter.

Le spé­cu­la­teur n’est ici plus un agent éco­no­mique per­met­tant à l’entreprise de déve­lop­per son acti­vi­té. Il est un mou­ton sui­vant le trou­peau des inves­tis­seurs : lorsque le consen­sus est qu’une action va bais­ser, tous les inves­tis­seurs s’en éloignent et l’action s’effondre (tant pis pour la mino­ri­té qui en a) ; lorsque le consen­sus est qu’elle va mon­ter, tout le monde en veut et elle explose.

Au pas­sage, c’est ici qu’entrent en jeu les influences diverses, dont les agences de nota­tion ne sont que la par­tie émer­gée : les inves­tis­seurs sur­veillent les plus influents d’entre eux pour suivre leurs mou­ve­ments. Ceux-ci n’ont donc plus qu’à dire “je pense que telle action va mon­ter” pour que le trou­peau se rue des­sus, la fai­sant effec­ti­ve­ment mon­ter : c’est ce qu’on appelle une “pré­dic­tion auto-réa­li­sa­trice”, et ça explique que les inves­tis­seurs répu­tés pour leur flair fassent des pro­fits colos­saux, que les pre­miers à les suivre fassent des pro­fits infé­rieurs, et que les der­niers à ache­ter financent par leurs pertes les reve­nus des pré­cé­dents (à moins d’attendre de se rem­bour­ser sur les divi­dendes).

Mais la conclu­sion à rete­nir, c’est celle-ci : peu importe que l’entreprise ait ou non une acti­vi­té ren­table. Peu importe qu’elle soit utile. Peu importe qu’elle fonc­tionne. La seule chose impor­tante lorsque la spé­cu­la­tion gagne, c’est ce que pensent les inves­tis­seurs influents.

L’autre élé­ment fon­da­men­tal de ce sys­tème, c’est que les pre­miers à suivre un inves­tis­seur influent gagnent avec lui, alors que ceux qui tardent perdent. La vitesse devient donc un cri­tère essen­tiel.

Or donc, que se passe-t-il en Grèce ?

D’abord, il faut noter que pour les inves­tis­seurs finan­ciers, un pays, c’est une entre­prise. Avec un débit, un cré­dit, un compte résul­tat et des divi­dendes, enfin, des inté­rêts sur la dette sou­ve­raine, c’est un peu pareil. Ils spé­culent donc éga­le­ment sur la dette sou­ve­raine, l’équivalent pour eux du capi­tal. Et ils spé­culent sur la valeur de la dette : si le pays va bien ver­ser ses inté­rêts, la dette est ren­table pour les créan­ciers² qui gardent leur part. Il n’y a nor­ma­le­ment pas de mou­ve­ment par­ti­cu­lier, ce sont des inves­tis­se­ments à long terme qui rap­pellent vague­ment ceux de l’étape 1 de la bourse, vous savez, la ver­sion non-spé­cu­la­tive où seuls les divi­dendes rému­nèrent le capi­tal.

Mais si le pays peine à payer les inté­rêts, voire car­ré­ment à rem­bour­ser la dette, c’est la fête. Les créan­ciers cherchent à revendre leur part de dette, quittes à y perdre des plu­mes³, pour ne pas finir tota­le­ment à poil. Les spé­cu­la­teurs peuvent alors spé­cu­ler sur l’étendue du pro­blème : ils peuvent rache­ter des dettes à des prix allé­chants, en pariant sur le fait que la chute sera moindre que ce que le créan­cier craint. À terme, si le pays trouve le moyen d’équilibrer ses comptes et de rem­bour­ser sa dette, le spé­cu­la­teur aura gagné. Je suis bien convain­cu qu’il existe d’autres méca­nismes de spé­cu­la­tion sur la dette, mais je les ai pas sous la main.

Les pays ne veulent pas entrer dans ce jeu, parce que si leur dette ne vaut rien, ils ne pour­ront plus inves­tir que leurs fonds propres ; or, s’ils ont emprun­té, c’est jus­te­ment que ceux-ci ne suf­fi­saient pas. Les pays font donc tout pour évi­ter une situa­tion où les créan­ciers vou­draient revendre leur dette sou­ve­raine.

C’est comme ça que les États se retrouvent contraints à limi­ter leurs dépenses, en rognant sur les salaires des fonc­tion­naires, les allo­ca­tions, les inves­tis­se­ments divers. Comme pour une entre­prise, peu importe que l’État fasse du bon tra­vail ou pas, qu’il assure à sa popu­la­tion de bonnes condi­tions de vie ou pas ; ce qui compte, c’est l’idée que les spé­cu­la­teurs se font de sa capa­ci­té à rem­bour­ser ses emprunts. Un bon pays est donc un pays qui ne dépense pas.

Le peuple a géné­ra­le­ment du mal à com­prendre. Ce con de peuple, plu­tôt que l’économie finan­cière, il se base sur l’économie réelle : il s’intéresse à son tra­vail, à la richesse qu’il crée, à son niveau et à ses condi­tions de vie. Et ce qu’il voit der­rière une poli­tique de rigueur, c’est qu’il va devoir tra­vailler plus pour gagner moins. Et il n’a rien à foutre que sa dette ne vaille rien, que les créan­ciers perdent des plumes et que les inves­tis­seurs ne veulent plus rache­ter la dette sou­ve­raine.

C’est là que Papan­dréou a un pro­blème. D’un côté, l’État grec est dans une situa­tion où un éta­le­ment des paie­ments serait indis­pen­sable, tan­dis que ses créan­ciers exigent un rem­bour­se­ment rapide ; de l’autre, le peuple est enra­gé par les res­tric­tions déjà subies et menace d’exploser. Les diri­geants ne peuvent plus impo­ser un plan de réforme de l’État : ils risquent une révo­lu­tion. Ils ont un besoin vital, s’ils veulent évi­ter la guerre civile, d’obtenir le sou­tien du peuple ; le réfé­ren­dum est donc dif­fi­ci­le­ment évi­table.

Sur le plan de l’économie réelle, ça ne peut pas être une mau­vaise idée. Il est indis­pen­sable que le peuple accepte l’évolution à venir du pays : quelle que soit la poli­tique rete­nue, l’économie ne peut fonc­tion­ner que si le peuple achète, vend, tra­vaille, prend des vacances, bref, fait tour­ner l’argent. Et pour cela, le peuple doit avoir confiance et accep­ter la voie rete­nue. Pre­mière étape d’un redres­se­ment : don­ner confiance.

Mais du côté des spé­cu­la­teurs, l’idée est vue dif­fé­rem­ment. On l’a dit : l’économie réelle, ils s’en foutent. Ce qui les inté­resse, c’est la déva­lo­ri­sa­tion éven­tuelle de la dette. Si un plan d’équilibrage est mis en place, ils espèrent être payés ; sinon, ils ont peur de ne pas revoir leur argent. Peu importe pour eux que le peuple soit d’accord ou non, de la même manière que les spé­cu­la­teurs bour­siers se fichent que les tra­vailleurs soient satis­faits ou non de leur entre­prise.

Pre­mier phé­no­mène pour eux : ce sont des semaines d’incertitude qui les séparent du réfé­ren­dum. Or, dans leur uni­vers, ceux qui gagnent sont ceux qui réagissent vite. Cette période d’attente, de gel, est la porte ouverte à toutes les inquié­tudes : au lieu de fon­cer der­rière le chef du trou­peau en espé­rant faire par­tie des pre­miers, ils doivent brou­ter sur place en espé­rant être réveillés quand ça démar­re­ra. Ils ont le temps de réflé­chir, d’angoisser, et ils détestent ça. À ce sujet, encore une fois : ce qu’il faut aux mar­chés finan­ciers, ce n’est pas de l’argent, c’est une psy­cho­thé­ra­pie…

Deuxième phé­no­mène : le peuple n’a rien à foutre d’eux. Ils sont assez una­ni­me­ment recon­nus comme des pro­fi­teurs qui exigent des “plans d’ajustements struc­tu­rels” et des “poli­tiques de rigueur” pour main­te­nir leurs béné­fices en pleine crise, sans une pen­sée pour ceux qui morflent. Il est hau­te­ment pro­bable que le réfé­ren­dum, s’il porte sur les mesures d’économie du plan d’aide euro­péen, soit mas­si­ve­ment reje­té, ce qui emmè­ne­rait à coup sûr la Grèce vers la faillite — et les spé­cu­la­teurs qui auront rache­té de la dette grecque per­draient d’un coup ce qu’ils auront pla­cé. Quelque part, tout perdre en misant sur la déchéance d’un pays parce qu’on a fait une pré­dic­tion trop auto-réa­li­sa­trice, c’est assez moral, mais ils ont hor­reur de ça.

Il est dif­fi­cile de pro­nos­ti­quer ce qui va se pas­ser. Ce qui est sûr, c’est qu’on assiste à un tour­nant du capi­ta­lisme : c’est main­te­nant non seule­ment un pays com­plet (c’était déjà arri­vé), mais un pays indus­tria­li­sé appar­te­nant à un bloc éco­no­mique de pre­mier plan que la finance spé­cu­la­tive a mis à genoux au point qu’il ne puisse rem­bour­ser sa dette sou­ve­raine. Ce qui est sûr, c’est que si la Grèce se retrouve en défaut de paie­ment, les spé­cu­la­teurs vont “tester“⁴ de plus en plus de pays riches, indé­pen­dam­ment de leur capa­ci­té réelle à rem­bour­ser leur dette, juste pour voir s’ils peuvent miser sur la dette.

Ce qui est sûr, sur­tout, c’est que la réac­tion des places finan­cières à l’annonce du réfé­ren­dum signe la rup­ture totale, abso­lue, qui sépare désor­mais la vraie vie de l’économie finan­cière : celle-ci est hors de contrôle, elle veut don­ner des ordres même aux États riches, a peur de l’expression démo­cra­tique et n’a plus aucune base fon­dée dans la vraie vie.

¹ Que j’ai jamais lu même en dia­go­nale, mais ça fait tou­jours classe de s’attribuer le sou­tien d’inconnus célèbres.

² Pour voir le rap­port avec la situa­tion pré­cé­dente, voi­ci la tra­duc­tion : “si l’entreprise va bien ver­ser ses divi­dendes, l’investissement est ren­table pour les action­naires”.

³ Ou pas : on a vu des cas où l’étalement des paie­ments était tel que des pays ont rem­bour­sé plu­sieurs fois leur dette en inté­rêts…

⁴ Euphé­misme visant à ne pas dire “atta­quer”.

Voir aussi :