La pensée du jour

Je sais pas si vous avez remarqué, mais les conversations sont souvent interrompues. Dans la vraie vie bien sûr, mais aussi au cinéma. Et c’est pas pareil.

Au cinéma, c’est absolument miraculeux : c’est toujours pile au bon moment.

Soit une conversation est interrompue juste après que tout ce qu’il fallait dire ait été dit — genre l’homme de main se met à table, il balance tout sur son caïd, et paf, pile au moment où il n’a plus rien à dire, l’adjoint du lieutenant débarque pour dire qu’on a enfin logé le gang recherché, Dieu que c’est pratique ;

soit une conversation est interrompue pile au moment où l’idée générale est bien passée — genre il l’aime, ils discutent d’un truc quelconque, ils se rapprochent, elle dit un truc gentil, il est sur le point de faire une déclaration à la noix mais un type entre en s’excusant, et il la regarde, et elle sourit, et il pouffe, et en plus d’être amoureux ils sont complices, Dieu que c’est beau ;

soit une conversation est interrompue pile au moment où un truc terrible allait être dit — genre le chef veut savoir qui a engrossé sa fille, l’employé honnête est sur le point de balancer son collègue-meilleur ami qui a eu une liaison avec elle trois mois plus tôt, mais à ce moment-là un coup de fil lui apprend que c’est d’un autre homme qu’elle est enceinte, Dieu que c’est opportun.

Dans tous les cas, les personnages ont fait ce qu’ils devaient faire et le dialoguiste s’est épargné une scène de papote dont il ne savait pas comment sortir.

Dans la vraie vie, en revanche, c’est pas comme ça que ça se passe.

Prenons le deuxième exemple. Dans la vraie vie, en général, ça devient plutôt : il l’aime, ils discutent d’un truc quelconque, ils se rapprochent, il va lui faire un compliment qui lèverait tout doute sur ses intentions, et là un gros chauve débarque et fout complètement en l’air la magie de l’instant, et il la regarde et se rend compte que l’autre est arrivé juste trois secondes trop tôt pour que ça puisse tourner à l’échange de sourires-gênés-mais-complices qui marche si bien au cinéma.

C’était la longue pensée du jour. Quand à savoir pourquoi j’y repense ce soir, c’est sans doute parce que tout à l’heure, un confrère s’est payé ma fiole parce que j’avais dit qu’une consœur était la seule du groupe à avoir un cerveau, sur l’air de « Franck qui fait un compliment, note la date, c’est pas tous les jours », et que ça m’a renvoyé aux occasions où j’ai voulu faire des compliments mais où les circonstances m’en ont empêché.