La haine

Une série télé, clas­si­que­ment, c’est gros­so modo comme ça : un héros fort, gen­til, droit, un méchant par épi­sode qui perd à la fin, cha­cun a ses alliés et puis voi­là. De temps en temps, on fait reve­nir un méchant récur­rent ou on retourne un allié pour varier les plai­sirs, mais gros­so modo le sché­ma reste le même. Ça marche pour Cha­peau melon et bottes de cuir, Mag­num, P.J. et toutes les séries poli­cières (un crime / une enquête par épi­sode), L’agence tous risques et Mac­Gy­verNicky Lar­son et MaskBurn notice et Lie to me, et même La croi­sière s’amuse et Les Bisou­nours si on cherche bien. Pour l’ambiguïté, une fois de temps en temps, on a un gen­til méchant comme Men­do­za dans Les mys­té­rieuses cités d’or ou un héros rou­blard comme Arsène Lupin, mais ça reste limi­té. Le res­sort qui fait appré­cier la série est alors l’identification : on s’approprie la quête du héros et on com­pa­tit aux dif­fi­cul­tés qu’il sur­monte pour la rem­plir.

Là-dedans, il me semble que Dal­las fai­sait un peu excep­tion : une série dont les “héros” étaient odieux et que l’on regar­dait (pas moi, j’étais à peine né quand ça s’est ter­mi­né) pour voir à quel niveau de salo­pe­rie ils allaient pou­voir des­cendre.

Il me semble que depuis quelques années, avec la vogue des séries plus ambi­guës et tra­vaillées (Dex­ter, le gen­til et moral tueur en série, Sher­lock, l’arrogant et insup­por­table génie, …), on voit s’étendre ce res­sort nar­ra­tif, au point par­fois d’en faire le prin­ci­pal.

L’exemple typique de cette évo­lu­tion pour­rait être Sons of Anar­chy, qui com­mence assez clas­si­que­ment : Jax est le gen­til, fort, pré­sent pour ses amis et plu­tôt moral, Clay le méchant, retors, vil et cynique, et la série suit la lutte de pou­voir entre les deux hommes. Cepen­dant, assez rapi­de­ment, on n’a plus seule­ment de la sym­pa­thie pour la quête de Jax ; s’y ajoute un res­sort secon­daire qui consiste à obser­ver Clay mani­pu­ler son entou­rage, regar­der jusqu’où il ira, en se deman­dant avec une pointe d’impatience quand il fini­ra par se faire des­cendre et qui sera celui qui appuie­ra sur la gâchette. Lors des der­nières sai­sons, le res­sort est ampli­fié avec la muta­tion de Jax, por­tée par l’adage maintes fois répé­té que “le mar­teau cor­rompt”, et rajou­ter une couche de haine à la sym­pa­thie qu’on a pour lui ne fait fina­le­ment que ren­for­cer l’intérêt de la série.

Un peu dans la même idée, on peut éga­le­ment pen­ser au Trône de fer, où l’on savoure gaie­ment les moments où Jaime Lan­nis­ter pour­rit dans un cachot, où la remise de sa cein­ture à Vise­rys Tar­ga­ryen est une jouis­sance pour le spec­ta­teur et où l’on attend avec impa­tience le jour où cette petite cre­vure de roi Jof­frey se fera enfin buter.

De même, voir les arri­vistes de Spar­ta­cus se tirer dans les pattes, entre prê­teurs romains, femmes et maî­tresses de séna­teurs et de bour­geois, entre gla­dia­teurs gau­lois et saxons, voir toutes les roue­ries de ces fourbes fait par­tie du scé­na­rio, au moins autant que les évé­ne­ments et les obs­tacles à sur­mon­ter.

Je conclu­rai ce très bref aper­çu avec Revenge, que je suis pré­sen­te­ment en train de mater, qui serait une reprise moderne du Comte de Monte-Cris­to. Là, ça y va à cœur-joie, et trou­ver un per­son­nage qui ne soit pas prêt à vendre un ami d’enfance pour gagner un peu de pou­voir exige des recherches appro­fon­dies (y’a bien le chien, mais ça reste à voir…).

Le truc amu­sant, c’est que la haine, la méfiance, l’antipathie qu’on peut res­sen­tir pour cer­tains per­son­nages n’empêchent pas de savou­rer ces séries : on attend en fait la chute des cre­vures avec le même enthou­siasme qu’on espère la vic­toire du héros clas­sique. Et ce retour­ne­ment de valeurs les rend même ter­ri­ble­ment modernes, à une époque où l’on reproche beau­coup l’individualisme des gens et l’obsession de l’argent et du pou­voir.

Par ailleurs, cette inver­sion du res­sort d’adhésion du spec­ta­teur, qui n’est plus mené par la sym­pa­thie mais par l’antipathie, donne une plus grande liber­té aux scé­na­ristes : ils peuvent buter ou cas­ser libre­ment le per­son­nage de leur choix sans ris­quer de perdre leur clien­tèle.

Ain­si, les auteurs de Sons of Anar­chy peuvent buter Clay, ou Juice, ou Piney, ou Opie, ou même Jax¹, sans que ça soit illo­gique et sans réduire la série en cendres — alors que ima­gi­nez une seconde que Mac­Gy­ver soit tué et voyez ce qui res­te­rait… On retrouve un peu la logique d’Urgences, où le cen­trage sur un lieu plu­tôt que sur des per­son­nages a per­mis de se débar­ras­ser libre­ment de ceux-ci au fil des départs d’acteurs — même John Car­ter, per­son­nage cen­tral de la série, dis­pa­raît tota­le­ment pen­dant trois ans.

Cette liber­té des scé­na­ristes apporte un sel de sus­pense en plus, par­ti­cu­liè­re­ment appré­ciable dans les séries “feuille­ton”, dont les épi­sodes se suivent avec atten­tion et qui évo­luent d’une sai­son à l’autre.

Dans l’ensemble, la haine serait-elle un res­sort per­met­tant d’attacher le spec­ta­teur aus­si puis­sam­ment que par l’empathie ? Oui, sans doute. Et si les scé­na­ristes semblent avoir long­temps hési­té à l’utiliser plei­ne­ment, l’évolution récente des séries vers plus de réa­lisme et d’ambiguïté psy­cho­lo­gique a per­mis l’émergence d’une vraie ten­dance : la série conforme à l’univers réel, sans vrai gen­til et pleine de vrais méchants jusque dans les rangs qu’on sou­tient.

¹ À l’heure où j’écris, à la fin de la sai­son 5, cer­tains de ces per­son­nages sont effec­ti­ve­ment morts, d’autres non. Pas de spoi­ler dans cette phrase donc.