Attention à ne pas partir…

Dans la rubrique « on s’en fout », la nouvelle du jour est que les pilotes de Formule 1 auront désormais un numéro qui les suivra tout au long de leur carrière. Les nostalgiques se souviendront ainsi avec émotion de l’époque où chaque écurie pouvait plus ou moins choisir ses numéros, qui a permis à Villeneuve père de faire ses deux dernières belles années sous le numéro 27 et à Alesi de le reprendre par hommage. L’idée est bonne, parce qu’elle peut faciliter l’identification des pilotes d’une saison sur l’autre et permettre aux spectateurs inattentifs de suivre facilement l’évolution des choses : par exemple, un vague amateur de Nascar des années 80 pouvait voir passer une photo et se dire « ah tiens, un 43, le King est toujours là ! » — et le même amateur de Nascar peut apprécier les hommages numérotés qui parsèment les voitures de Cars.

Mais il y a un détail qui cloche, comme toujours quand la FIA a une bonne idée.

If more than one driver choses the same number, priority will be given to the driver who finished highest in the previous year’s championship.

Pourquoi est-ce une connerie ? Démonstration par l’absurde en imaginant que ce système ait été en place depuis une éternité : en 1971, un p’tit jeune qui débute chez March prend le numéro 26. Ledit petit jeune s’appelle Andreas Lauda, mais on l’appelle Niki. Il garde ce numéro en 72. En 74, il l’emporte chez Ferrari, avec qui il est champion en 1975 ; en 1976, il a donc le numéro 1. En 77, après avoir perdu le titre 76 pour un point, il réclame son cher numéro 26, au détriment de Ingo Hoffman qui l’avait pris l’année précédente et souhaitait le garder ; de nouveau champion du monde, il gagne le surnom de « Burning 26 ». Fin 79, Lauda quitte la Formule 1, laissant le 26 à Zunino, son remplaçant chez Brabham.

En 1982, Lauda revient en Formule 1. Seul petit soucis : après le licenciement de Zunino, son numéro 26 devenu fétiche a été mis en jeu au grand prix de Saint-Marin, où « Slim » Borgudd a gagné le droit de l’utiliser au cours d’un farouche match de pierre-feuille-ciseaux face aux autres débutants : Alboreto, Warwick et Henton.

Borgudd veut garder son numéro, Lauda veut le récupérer. Borgudd est vingtième au championnat 81, grâce à une sixième place dans un grand prix où il n’y a que huit voitures à l’arrivée ; Lauda n’est pas classé. C’est donc le Suédois qui l’emporte face au double champion du monde : le numéro 26 termine deux fois antépénultième et une fois dernier pendant que « Burning 26 » se bat aux premières loges sous un numéro anonyme.

Voilà voilà. L’idée qu’un pilote puisse garder le même numéro toute sa carrière n’est pas inintéressante pour faciliter les perspectives historiques, mais la priorité au résultat le plus récent est une connerie sans nom, justement sur le plan historique. La logique voudrait plutôt qu’il y ait une priorité au palmarès, histoire d’éviter qu’un petit jeune puisse « squatter » le numéro d’un glorieux ancêtre juste parce que celui-ci était absent le jour de son arrivée.