Le monde selon Garp

de John Irving, 1978, **

Lust, fear, and more lust. Voi­là un résu­mé un peu abrupt, mais plu­tôt fidèle du Monde selon Garp, le livre qui com­mence par l’agression d’une infir­mière dans un ciné­ma (note : jamais agres­ser une infir­mière, ça a des notions d’anatomie et un accès facile à des scal­pels), se déve­loppe autour de la para­noïa que tout parent res­sent vis-à-vis de ses enfants lorsque ceux-ci découvrent le monde (aus­si bien dans une gout­tière que dans le sec­teur des pros­ti­tuées vien­noises ou dans une ban­lieue rési­den­tielle amé­ri­caine), bas­cule dans la conclu­sion bru­tale d’une for­ni­ca­tion auto­mo­bile, renaît dans la menace et les agres­sions et conclut en pré­ci­sant métho­di­que­ment qui a cou­ché avec qui jusqu’à la mort de chaque per­son­nage.

L’ensemble est long, par­fois pré­ten­tieux, et cer­tains tics nar­ra­tifs sont assez aga­çants — en par­ti­cu­lier la façon dont l’auteur rejette à chaque ins­tant la mort de ses per­son­nages, qui sont repous­sées au bout de tirades inter­mi­nables détaillant par le menu tous les évé­ne­ments ano­dins préa­lables, anti­ci­pant leur impor­tance pour ceux qui ne mour­ront pas tout de suite et mul­ti­pliant flash-backs et flash-for­wards pour noyer le pois­son. Vous me direz, c’est conforme à l’idée de Garp lui-même qui consi­dère que son sta­tut d’auteur le pousse à vou­loir rendre immor­tel chaque per­son­nage, même ceux qui sont condam­nés, mais de mon point de vue de lec­teur, c’est sur­tout un peu lourd, et c’est un symp­tôme sup­plé­men­taire de la sem­pi­ter­nelle mise en abîme que Garp, l’auteur, est pour Irving racon­tant Garp, le per­son­nage. J’ai aus­si vague­ment l’impression qu’Irving a par moments refu­sé de choi­sir et a vou­lu mettre tout ce qu’il savait, y com­pris cer­tains élé­ments dont lui avait besoin pour construire ses per­son­nages mais qui n’apportent rien à l’histoire. C’est notam­ment le cas pour l’immonde et gigan­tesque famille Per­cy, gale­rie de per­son­nages car­na­va­lesques dont seuls deux ont une réelle impor­tance.

Bon, il y a aus­si de bons points, comme le soin appor­té à la des­crip­tion du gym­nase, cer­taines remarques à la limite du cynisme, les Ellen Jame­siennes et leur voca­tion crasse à se faire mar­tyres ou bour­reaux sans jamais cher­cher à faire avan­cer les choses. Et il y a cer­tains aspects de Garp qui me parlent très inti­me­ment, comme son into­lé­rance à la stu­pi­di­té et aux idées pré­con­çues — j’imagine que c’est pour cela qu’on m’a conseillé ce bou­quin.

Pour bien illus­trer mon pro­pos, en page 593, je lis ceci (tra­duc­tion par mes soins) :

“Ima­gi­ner quelque chose est meilleur que se sou­ve­nir de quelque chose”, écri­vait Garp.

Ceux qui me connaissent bien ver­ront sans doute un ou deux rap­ports avec mon res­sen­ti sur la vie, l’univers et tout le reste. Les autres goû­te­ront (ou pas) le cynisme de la remarque, qui favo­rise le fan­tasme et l’illusion contre une réa­li­té que l’on devine déce­vante. Et sur la forme, vous avez l’exemple typique d’une cita­tion qui tombe au milieu du texte, Irving se pla­çant dans un rôle d’exégète plus que de roman­cier : ce méca­nisme pas­se­rait sans pro­blème une fois de temps en temps, mais il est répé­té jusqu’à la nau­sée tout au long du livre.

L’ensemble n’est pas déplai­sant, cer­tains pas­sages sont abso­lu­ment excel­lents — comme celui où Garp course une voi­ture, de car­re­four en car­re­four, pour lui faire remar­quer la limi­ta­tion de vitesse. Et mal­gré l’obsession de l’auteur pour la luxure, la sexua­li­té des per­son­nages est éga­le­ment décrite de manière assez plai­sante, en par­ti­cu­lier lorsqu’il s’agit de l’aventure d’Helen qui fait bas­cu­ler le livre dans sa seconde moi­tié.

Mais en dehors de ces pas­sages très réus­sis, c’est fina­le­ment assez morne, long et pas si pre­nant que ça.