La pompe funèbre

On parle beau­coup, depuis hier, de l’annonce pré­ma­tu­rée de la mort de Mar­tin Bouygues par une dépêche AFP. La presse est, gros­so modo, una­nime : la pres­ti­gieuse Agence France-Presse a sévè­re­ment foi­ré, repre­nant une rumeur non sour­cée confir­mée par une source dis­cu­table mani­fes­te­ment pas clai­re­ment inter­ro­gée (il a expli­qué depuis avoir confir­mé la mort de M. Mar­tin, pas de M. Bouygues).

Bon.

Jusque là, je suis d’accord (il est dif­fi­cile de ne pas l’être) : la chaîne de déci­sion qui a pous­sé l’AFP à “pous­ser” cette dépêche a com­plè­te­ment foi­ré, aus­si bien au niveau de la véri­fi­ca­tion de l’info que de la sélec­tion des sources. Pour com­pa­rer avec mon domaine, si je fonc­tion­nais comme ça, j’aurais déjà rédi­gé deux ou trois fois l’annonce de l’arrêt pur et simple de la pro­duc­tion d’appareils pho­to par telle ou telle marque ; mais comme je ne suis, pour ma part, pas com­plè­te­ment débile, j’ai tou­jours contac­té les atta­chées de presse ou des employés des marques en ques­tion avant de publier une conne­rie. L’AFP n’a pas fait son taf, on est tous d’accord.

Ceci étant, écrire une conne­rie, ça arrive à tout le monde. Y com­pris dans le bou­lot. Ça n’est pas la pre­mière fois qu’une agence dif­fuse une news fausse, ou incom­plète, ou mal­adroi­te­ment rédi­gée (je vous par­le­rai pas de l’arrivée triom­phale de Nun­ges­ser et Coli à New York, vous connais­sez l’histoire).

C’est à ce moment qu’entre en jeu un autre com­po­sant essen­tiel de la chaîne d’information : le jour­na­liste.

Le jour­na­liste reçoit une dépêche, la lit, la confronte avec ce qu’il sait, la recoupe avec d’autres sources, véri­fie l’information conte­nue, trouve un “axe” qui donne du sens à l’information, puis publie son article auprès du public.

Le public n’est pas cen­sé lire une dépêche, pas plus qu’il n’est cen­sé pas­ser des jours à inter­ro­ger des gens et à recueillir des infos. Ça, c’est le bou­lot du jour­na­liste. Le public est cen­sé obte­nir une infor­ma­tion intel­li­gible, por­teuse de sens, et dou­ble­ment véri­fiée : à la source, puis à la rédac­tion.

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Mais pour les grands médias, ce fonc­tion­ne­ment, qui est l’essence du jour­na­lisme, n’est pas assez ren­table. Ils ont donc pris l’habitude de reprendre les dépêches telles quelles, qua­si­ment en temps réel, ce que j’appelle la “pompe à dépêches”. Du coup, ils ont qua­si­ment tous annon­cé la mort de Bouygues, avant de se dédire en reje­tant la faute sur l’AFP.

Atten­dez une seconde… L’AFP serait donc infaillible ? Elle ne ferait jamais aucune erreur, pour méri­ter d’être crue sur parole et reprise sans aucune véri­fi­ca­tion ? Ne me dites pas qu’à Libé­ra­tion, per­sonne n’a le numé­ro d’un diri­geant de Bouygues !

J’ai pas fait d’école de jour­na­lisme, mais je suis bien convain­cu qu’à un moment où à un autre, on dit aux étu­diants de véri­fier leurs sources. Y com­pris les agences. Pour une rai­son simple : si on ne le fait pas, on ne fait pas du jour­na­lisme, mais du copier-col­ler (ce qui est un peu moins pres­ti­gieux et ne jus­ti­fie pas une niche fis­cale).

Qui dira que, plus encore qu’une erreur de l’AFP, cet acci­dent dra­ma­tique est une faute de ceux qui l’ont reprise ?

Qui dira que c’est la pompe à dépêches qui a été funèbre pour Mar­tin Bouygues, bien plus que l’erreur ini­tiale de l’AFP qu’aucun jour­na­liste digne de ce nom n’aurait reprise sans véri­fier ?

La liste des jour­naux qui se sont pris les pieds dans le tapis est beau­coup, beau­coup plus longue que la liste de gens qui, à l’AFP, ont vu pas­ser la dépêche avant qu’elle soit lan­cée. Et leur res­pon­sa­bi­li­té à eux, elle a ten­dance à être beau­coup trop occul­tée à mon goût.

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