La presse terroriste

Je viens de regar­der le 19–20. Près de 20 minutes sur l’attentat de St-Quen­tin-Fal­la­vier, trois ou quatre minutes sur l’attentat de Sousse, une minute sur le reste de l’actualité, puis trois minutes de retour sur St-Quen­tin-Fal­la­vier en évo­quant Sousse au pas­sage.

Seizième seconde du 19-20 : ayez peur braves gens !
Sei­zième seconde du 19–20 : ayez peur braves gens !

Moi, je me dis : un atten­tat ter­ro­riste, une explo­sion dans un site Seve­so, les écoles fer­mées, ça doit être énorme. Ils étaient com­bien, y’a com­bien de morts ?

Un.

Ah.

Fina­le­ment, l’explosion devait pas être si vio­lente, les mecs ont raté leur cible ?

Ah non, le mort a rien à voir avec l’explosion, il a été assas­si­né à part. Et la voi­ture a bien tapé là où on l’a conduite.

Ah.

Et l’explosion a fait beau­coup de dégâts ?

Ben, “y’a eu une forte défla­gra­tion” et “ma fille a eu peur”, nous ren­seignent les per­sonnes inter­ro­gées dans la presse.

Bon, donc si je résume : on a un taré quel­conque, mani­fes­te­ment pas super entraî­né, qui a déca­pi­té son patron et fon­cé en voi­ture dans une usine.

Je sais, dit comme ça, ça fait vache­ment moins inquié­tant. On a même l’impression que pen­dant la guerre des gangs qui secouait Gre­noble il y a quelques années, il y a eu beau­coup plus violent beau­coup plus sou­vent, sans pour autant que ça secoue le pays (en fait, à l’époque, j’habitais à Gre­noble, et même sur place ça a pas bou­le­ver­sé notre quo­ti­dien). Du coup, jusqu’à plus ample infor­mé, je me dis que si un brave chré­tien avait fait la même chose en dépo­sant les paroles du Notre père sur le cadavre, on l’aurait qua­li­fié de dés­équi­li­bré iso­lé plu­tôt que de ter­ro­riste isla­miste, et ça aurait fait trente secondes de bouche-trou à la rubrique des chiens écra­sés.

Et là, je pose la ques­tion : c’est qui, le ter­ro­riste ?

Est-ce que c’est le type tout seul qui dit “je vais tous vous buteeeeer” et qui arrive à peine à tuer son patron et à faire sau­ter trois bou­teilles de gaz ?

Est-ce que c’est la rédac­tion qui passe une demi-heure à répé­ter “regar­dez, encore un atten­tat, y’a plein de gens qui veulent buter tout le monde” ?

Le but de tous les ter­ro­ristes est, par défi­ni­tion, de répandre la ter­reur, c’est-à-dire une peur irrai­son­née d’un dan­ger ima­gi­naire ou sur­éva­lué. Quand une popu­la­tion doit faire face à un risque extrê­me­ment éle­vé et vit dans une peur per­ma­nente, comme en temps de guerre, ça n’est pas du ter­ro­risme : c’est un conflit. Quand une popu­la­tion fait face à un risque mineur et s’en fout, comme face aux crimes pas­sion­nels, ça n’est pas du ter­ro­risme, c’est un fait divers. (Et quand une popu­la­tion fait face à un risque majeur et s’en fout, ça n’est pas du ter­ro­risme, c’est le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ou l’industrie du tabac, mais c’est pas le sujet.)

"Toute l'horreur et la barbarie de cet attentat", dixit ma consœur narratrice. Ben si y'a rien de plus horrible que ça, pas la peine d'ouvrir le JT dessus…
Pre­mière miu­nute du JT : “der­rière cette bâche, toute l’horreur et la bar­ba­rie de cet atten­tat”, dixit ma consœur nar­ra­trice. Ben si y’a rien de plus hor­rible que ça, pas la peine d’ouvrir des­sus…

Le ter­ro­risme, c’est une menace rela­ti­ve­ment mineure (soyons clair : quand on parle de quelques cen­taines de vic­times par an dans un pays de la taille de la Tuni­sie ou de 3000 morts aux États-Unis, c’est une menace mineure, même si c’est évi­dem­ment dra­ma­tique pour ceux qui ce jour-là ont l’insondable mal­chance de ser­vir de cible), mais une menace mineure construite et déve­lop­pée de manière à paraître majeure et à pro­vo­quer une peur per­ma­nente.

Que le cré­tin qui a fon­cé dans le tas à St-Quen­tin-Fal­la­vier ait sou­hai­té pro­vo­quer une peur majeure, c’est pos­sible. Peut-être avait-il une volon­té ter­ro­riste. Mais hon­nê­te­ment, face au bilan comp­table de l’opération, il est plus pathé­tique qu’effrayant.

Ceux qui répandent la peur, ce sont ceux qui donnent à ce cré­tin une impor­tance qu’il n’a pas, ceux qui trans­forment cet épi­phé­no­mène en évé­ne­ment majeur, bref, ceux qui nous disent d’avoir peur.

Aujourd’hui, le ter­ro­riste n’est pas l’assassin qui a zigouillé son patron et jeté sa voi­ture dans un site clas­sé Seve­so. Ce sont les jour­na­listes qui en parlent — ceux-là même qui, au contraire, devraient remettre les choses en pers­pec­tive.