Adulte sans enfant

Un cer­tain Fran­çois Aubel a publié récem­ment ce tweet :

Bon, bien sûr, je peux me sen­tir vague­ment visé, puisque j’ai vu Vice ver­sa. Sans enfant. Et même, je l’ai aimé.

Du coup, je pour­rais répondre par une bou­tade, genre “je suis pas un adulte sans enfant, je suis un adulte avec un enfant à l’in­té­rieur de moi”, mais je pense que ça ne ferait que ren­for­cer sa remarque sur l’in­fan­ti­li­sa­tion. Je pour­rais aus­si remar­quer que “c’est quand même très moche” n’est pas vrai­ment un argu­ment suf­fi­sant pour dis­qua­li­fier un film, vu que les goûts et les cou­leurs, tout ça.

Je pour­rais sur­tout déci­der que je m’en fous, comme 99 % des fois où je vois quel­qu’un cri­ti­quer les gens qui vont voir un film.

Mais.

Mais Fran­çois Aubel est rédac­teur en chef du ser­vice culture du Figa­ro.

Il n’a pas l’ex­cuse du pékin ordi­naire qui va voir un des­sin ani­mé pour accom­pa­gner ses gosses en par­tant du prin­cipe qu’il aime­ra pas ça. Non, c’est quel­qu’un qui gagne sa vie en s’in­té­res­sant à la culture.

Dans la lutte entre peur et colère, c'est souvent Colère qui finit par prendre le contrôle… image Disney/Pixar
Moche, Vice ver­sa ? Oui, peut-être. Sûre­ment même. Mais sym­pa tout de même. image Disney/Pixar

Qu’il ne com­prenne pas qu’on s’en­thou­siasme, c’est évi­dem­ment tout à fait nor­mal. Nous n’at­ten­dons pas tous la même chose d’un film, nous ne sommes pas sen­sibles aux mêmes res­sorts, et on peut tout à fait pas­ser à côté de ce qui tou­che­ra une autre personne.

En revanche, qu’il qua­li­fie d’in­fan­ti­li­sa­tion le fait que des adultes aillent voir un tel film, je trouve ça spec­ta­cu­laire. D’a­bord parce qu’un adulte peut avoir envie de bouf­fer une made­leine de temps en temps, sans pour autant être moins adulte que son voi­sin qui ne regarde que des films de Kus­tu­ri­ca en VO (oui, je réponds à la cari­ca­ture par la cari­ca­ture, c’est mon côté pué­ril). Ensuite parce qu’on ne parle pas de Cen­drillon ou de Planes, là : on parle d’un film avec dif­fé­rents niveaux de lec­ture, une ini­tia­tion certes allé­gée mais pas si mal fichue à la psy­cho­lo­gie, bref, un truc qui ne s’a­dresse pas qu’aux enfants un peu benêts.

Il y a plein d’a­dultes de ma géné­ra­tion qui ont des gosses. Et vous savez quoi ? Ils sont res­pon­sables, les élèvent bien, leur apprennent la poli­tesse, la patience, tout ça. Et ils les emmènent au ciné­ma. Et des fois, ils adorent les emme­ner au ciné­ma, parce qu’il y a des films “pour enfants” qui sont assez bien fichus pour plaire à plein d’adultes.

Qu’eux aillent voir Vice ver­sa, c’est évi­dem­ment nor­mal : ce sont des adultes res­pon­sables qui nour­rissent la curio­si­té cultu­relle de leurs enfants et qui en pro­fitent pour pas­ser un bon moment. Ce que j’ai du mal à com­prendre, c’est pour­quoi parce que moi, je n’ai pas d’en­fants, je ne pour­rais pas pas­ser le même bon moment sans démon­ter l’in­fan­ti­li­sa­tion de notre socié­té. Si mes potes qui ont pro­créé peuvent l’ap­pré­cier, pour­quoi devrais-je m’en priver ?

La meilleure façon d'attaquer un camion, c'est de monter sur un mat. Logique. Photo Village Roadshow Films
Fran­che­ment, ça, ça m’a fait sen­tir comme un gosse. Bien plus que beau­coup de films “pour enfants”. pho­to Vil­lage Road­show Films

Je ne le nie pas : l’in­fan­ti­li­sa­tion au ciné­ma existe. Quand les sor­ties de l’an­née reposent sur Juras­sic park, Ter­mi­na­tor, La guerre des étoiles et autres Mad Max, on vise expres­sé­ment les indi­vi­dus qui veulent retrou­ver leurs sou­ve­nirs de jeu­nesse. Là, oui, je com­prends qu’on parle d’in­fan­ti­li­sa­tion, en cela qu’on pousse les gens à res­ter dans leur ado­les­cence et à ne pas ouvrir leur uni­vers à un autre âge — et j’ai pas encore men­tion­né Les mondes de Ralph, qui repose à 100 % sur ce prin­cipe et est un vrai film pour vieux enfants.

Mais ce n’est pas le cas de Vice ver­sa, non plus d’ailleurs que de la plu­part des films “pour enfants” pas trop niais : ils peuvent aus­si faire pas­ser un bon moment à un adulte. Et je ne vois vrai­ment pas pour­quoi le fait que je n’ai pas d’en­fants devrait m’in­ter­dire de le voir, ni en quoi le fait que j’aille le voir démontre un pro­blème d’infantilisation.