Adopte un ours

C’était il y a maintenant un peu plus de trois mois. En tombant sur une photo de moi, une amie m’a sorti que c’était le genre d’image qu’il faudrait que je mette sur « Adopte ». Allez savoir pourquoi, alors que c’était à peu près la cent vingt-troisième personne¹ à me souffler plus ou moins discrètement qu’un site de rencontres était une solution tout à fait honnête pour rencontrer des nouvelles gens, cette fois-ci, je me suis dit qu’après tout, au pire je n’y perdrais rien, au mieux on sait jamais, après tout j’ai connu des couples qui se sont rencontrés comme ça et c’est pas les plus bizarres de mon environnement.

Donc, j’ai pris la photo en question, et une autre un peu plus neutre, je les ai mises sur une page du site en question, j’ai rempli ma description (puis je l’ai réécrite, puis je l’ai modifiée, puis je l’ai relue, enfin bref, vous me connaissez), j’ai coché les cases que j’ai trouvées à cocher (j’ai noté avec satisfaction que je pouvais prévenir qu’il y avait un ours chez moi), et puis j’ai exploré.

Retour à aujourd’hui. En trois mois, qu’ai-je noté ?

Premier point : ça ne change au fond pas grand-chose. Quand on rencontre des gens dans la vraie vie, des fois le contact passe assez naturellement, des fois pas du tout, des fois on ne sait pas quoi dire, des fois on en dit trop, des fois le dosage est bon. Parfois aussi, le premier contact est aisé, le suivant laborieux, ou le contraire.

Mais la vérité, c’est que ce n’est pas parce qu’on se cause par clavier interposé que ça va changer qui on est. (Je mets de côté les trolls de forums qui sont tout timides dans la vraie vie et qui sont de vrais connards en ligne, je suis pas trop comme ça en général.) Du coup, en trois mois, j’ai eu des exemples en réseau de toutes les discussions que j’ai pu avoir en bistrot, en boulot ou en métro. Et ça marche ni mieux, ni plus mal que dans la vraie vie.

Deuxième point : ne pas être face à son interlocutrice pour le premier contact n’est pas moins intimidant. Pas plus non plus d’ailleurs. C’est juste différent, parce qu’on n’a pas le retour visuel, les mimiques et les intonations qui permettent d’ajuster le message ou de se rendre compte quand on commence à devenir lourd (j’ai malheureusement toujours pas de balance intégrée).

J’ai entendu des amis de tous sexes dire que c’était plus facile de draguer en ligne, parce qu’il n’y avait pas de pression — un truc du genre « si ça colle pas tout de suite, tu la recontacteras jamais, du coup tu t’en fous et tu peux tenter n’importe quoi ». C’est pas mon cas : j’ai pas vraiment d’imagination pour me créer un personnage et je crois qu’au fond ça ne m’intéresse guère, d’ailleurs je n’ai jamais vraiment rêvé d’être quelqu’un d’autre. Du coup, je pense que je manifeste à peu près les mêmes qualités et les mêmes défauts qu’en discussion directe, et en tout cas je ne trouve pas ça plus simple ni plus compliqué que de parler à quelqu’un en soirée — ce qui, je l’avoue, m’est plus facile que dans la rue². Les jours où je suis d’humeur causante, il peut m’arriver de parler avec une voisine de TGV, et les jours où je suis taiseux, c’est pas un clavier qui va m’aider à communiquer.

Troisième point : le profusion est un piège. Dans la vraie vie, j’ai souvent tendance à ne guère relancer les gens, qu’il s’agisse d’amis, de contacts professionnels ou d’intérêts romantiques — pas parce qu’ils ne m’intéressent pas, mais parce que je crains d’envahir les autres³. Il peut donc aisément se passer quelques semaines avant que je rappelle, ce que certains peuvent percevoir comme un manque d’intérêt.

Sur un site de rencontres, le phénomène est accru : d’une part, on s’attend souvent à ce que tout aille vite (donc mon délai de réaction devient, en comparaison, d’autant plus énorme) et, d’autre part, le fait de mener plusieurs conversations en parallèle ou à quelques jours d’intervalle n’aide pas à maintenir le lien avec les conversations juste un micropoil plus âgées. Sur ce point, finalement, je m’en sors beaucoup mieux dans la vraie vie, où il paraît plus naturel de revoir quelqu’un un peu par hasard au fil des soirées et où l’environnement peut fixer le timing des premiers échanges.

Quatrième point : la profusion est un piège (bis). Enfin, je suppose que c’est lié à la profusion, mais il est clair qu’on a beaucoup moins de secondes chances sur un site de rencontres que dans la vraie vie. Un mot maladroit ou un trait mal perçu, c’est souvent l’assurance de ne plus avoir de réponse. Là où les rencontres successives dictées par l’environnement peuvent finalement contrebalancer une première ou seconde impression négative⁴, en ligne, le rejet se traduit immédiatement par un arrêt de l’échange et la possibilité de passer à la conversation suivante n’incite pas à creuser celle en cours pour comprendre où ça a bloqué.

Cinquième point : oui, il y a vraiment des femmes qui mettent des auto-portraits avec la bouche en cul-de-poule (pardon, on dit un « selfie duckface » de nos jours). Oui, de tout âge. Oui, beaucoup, certes pas la majorité mais une proportion pas négligeable, voire effrayante.

Sixième point : apparemment, je plais aux quadragénaires et plus. Y compris celles qui disent qu’elles veulent « un homme qui ne cherche pas une remplaçante pour sa mère ». Le paradoxe me paraît évident, mais apparemment pas pour tout le monde. Oo’

Du coup, y’a un mois, j’ai rajouté une petite remarque à ce sujet ; ça non plus, ça n’a pas changé grand-chose. De là à penser que les quadras ne lisent pas les profils des mecs avant d’envoyer des messages…

Septième point, et je m’arrêterai là puisque sept est un chiffre magique : il y a apparemment un certain nombre de filles qui complexent parce qu’elles ont lu Harry Potter et Lanfeust de Troy, vu Kaamelott et Terminator, passé des heures sur Team fortress et Assassin’s creed, bref, qu’elles ont ce que la presse actuelle qualifie de « culture geek ». Bon, d’abord, je dirais juste que ça tombe bien, connaître Kaamelott permet de comprendre la moitié de mes vannes.

Ensuite, je pense qu’il est temps d’arrêter de qualifier les gens comme ça de « geeks », et pire encore de « geekettes », avec un vague sous-entendu stigmatisant : c’est tout simplement la culture de beaucoup de gens de notre génération. Ceux nés dans les années 80 ont été nombreux à regarder la télé et lire les bouquins des années 90 et 2000, ils ont souvent eu un ordinateur au lycée ou à la fac et ont donc joué avec, et logiquement ils vieillissent tranquillement en exploitant les habitudes culturelles qui sont les leurs. Nos parents continuent souvent à écouter du rock des années 70 et à jouer au Trivial pursuit et on trouve ça normal parce que « c’est leur génération » ; pourquoi donc nous autres, les ados aux consoles, devrions-nous nous excuser de continuer à jouer, lire et regarder le genre de trucs qui nous faisait tripper quand on avait vingt ans ? Pourquoi serions-nous la première génération qui aurait dû changer radicalement de loisirs à l’âge adulte ? Mesdames, vous n’êtes pas « un peu geekettes » avec une pointe de honte, vous êtes nées dans les années 80, c’est tout.

En résumant, en trois mois sur ce site, j’ai fait quelques rencontres intéressantes et pris quelques râteaux ; j’ai eu des échanges délirants et sans lendemain et des discussions étonnamment profondes, j’ai regretté de ne pas avoir relancé certaines et j’ai été content d’en relancer d’autres. Je n’y ai pas noué de relation durable plus que dans la vie ordinaire, je n’ai pas l’impression que cette voie soit plus ou moins prometteuse que les autres ; et si je croise prochainement une fille avec qui ça colle vraiment, je serais pas étonné que ça soit en ligne… et je serais pas étonné que ça soit ailleurs.

¹ Oui, j’exagère un peu. Mettons la vingt-troisième. Ou la troisième peut-être. Mais c’était pas la première fois qu’elle le disait, ça fausse les comptes.

² Un de mes meilleurs amis m’a dit il y a une dizaine d’années qu’en fait l’alcool ne changeait pas vraiment mon caractère, que j’étais pas vraiment plus gai ou plus triste, plus téméraire ou plus flippé, mais que je devenais juste plus ouvert aux autres.

³ Pour ceux qui auraient un doute, mon personnage dans Misfits, c’est évidemment Simon.

⁴ D’ailleurs, « la première fois où on s’est vus, on s’est plutôt pris en grippe en fait ? » est un élément récurrent dans les discussions avec certaines personnes très proches de moi.