Un moustachu qui meurt, c’est une très grosse bibliothèque qui brûle

Her­mann est donc mort avant-hier.

Pour les dis­traits du fond, Her­mann, c’é­tait un des très grands noms de la BD. Il s’est fait connaître avec le très sage et très tin­ti­no­com­pa­tible Ber­nard Prince, sur des scé­na­rios de Greg. Mais c’est loin d’être son œuvre majeure.

Greg s’est en effet rapi­de­ment ren­du compte que son des­si­na­teur, tra­vailleur et régu­lier comme un métro­nome, pou­vait gérer une vraie série au long cours en paral­lèle, même et sur­tout en chan­geant com­plè­te­ment d’u­ni­vers. Ce fut Comanche, fresque wes­tern dont on peine à réa­li­ser, quand on la lit 55 ans plus tard, qu’elle est arri­vée avant Bud­dy Long­way, avant Jona­than Cart­land, avant toutes ces séries dont les per­son­nages évo­luaient et vieillis­saient d’al­bum en album et qu’on avait trou­vées si modernes dans les années 70.

Comanche, dont l’é­po­nyme est une femme, jeune, auto­nome, qui gère un ranch, dresse des che­vaux et mate des hommes. Comanche, dont le “héros”, Red Dust, est un rou­quin ombra­geux qui joue des poings et des six-coups et qui, dès le qua­trième album, abat de sang-froid un ban­dit à sa mer­ci, parce que, en gros, ce genre de type, ils changent pas, il faut les arrê­ter une bonne fois pour toutes. Comanche, qui traite de l’é­vo­lu­tion du Far West à la fin du 19e siècle, lorsque l’élec­tri­ci­té, le télé­graphe et l’eau cou­rante com­mencent à appa­raître jus­qu’au fond du Wyo­ming. Comanche, qui tourne dis­crè­te­ment autour du choix de socié­té qui s’im­pose à tous : adop­ter ce nou­veau mode de vie plus soi­gné en res­pec­tant la loi com­mune, ou conti­nuer à régler ses comptes à la façon tra­di­tion­nelle et être inévi­ta­ble­ment relé­gué de plus en plus loin ou finir ses jours au péni­ten­cier ? Comanche, por­tée par un des­sin aus­si anti-tin­ti­nesque que son scé­na­rio, réa­liste et contras­té, aus­si lumi­neux et lim­pide dans les grands espaces qu’op­pres­sant et fouillé dans les scènes de tension.

Dernière rencontre entre Dobbs et Red Dust, dans Comanche vol. 4 : Le ciel est rouge sur Laramie
On est loin, très loin de la ligne claire, au des­sin comme au scé­na­rio. — textes de Greg, images de Hermann

Mais même si un cer­tain nombre d’au­teurs aime­raient avoir un seul album du niveau de Comanche, ce n’est pas l’œuvre majeure d’Hermann.

Parce que dix ans tout juste après son lan­ce­ment, Her­mann convainc Fleu­rus de lui faire confiance à 100 %, sans scé­na­riste. Il se lance donc en solo avec Jere­miah. Et évi­dem­ment, rien à voir avec ce qu’il a fait aupa­ra­vant : c’est du post-apo­ca­lyp­tique noir, sou­vent sinistre, où il faut beau­coup en chier pour allu­mer une lueur d’es­poir. Le héros épo­nyme est con comme un manche, par­don, je vou­lais dire, c’est un brave gar­çon qui ne connaît pas grand-chose à la vie et pense que les gens sont gen­tils — mais heu­reu­se­ment, il prend rapi­de­ment un peu de plomb dans la cer­velle, et il est bien aidé par un cro­chet du gauche redou­table. Son aco­lyte, endur­ci dès son plus jeune âge, est cynique, cou­reur de jupons, alcoo­lique, égoïste, tei­gneux à faire pas­ser Red Dust pour un gen­til paci­fiste, et éton­nam­ment atta­chant dans sa com­plexi­té fina­le­ment très humaine. Ils se détestent et se cognent des­sus autant qu’ils s’aiment et se sauvent la mise, dans un uni­vers sale et mal­sain où fleu­rissent les cre­vures — gou­rous, dic­ta­teurs, dea­lers, voleurs, tueurs racistes, vio­leurs d’en­fants ou d’a­dultes, braves chefs d’en­tre­prise indus­tria­li­sant l’esclavage…

Et côté des­sin, l’é­vo­lu­tion est pro­gres­sive vers ce que faute de mieux j’ap­pel­le­rais une sorte d’im­pres­sion­nisme réa­liste, avec des taches de cou­leurs en guise de tex­tures et d’ombres, sou­li­gnant habi­le­ment les para­doxes de son univers.

Deux cases : Jeremiah et Kurdy s'engueulent, puis un plan posé et impressionniste sur un checkpoint à l'aube
J’ai beau­coup par­lé du côté dur et cynique, mais Jere­miah est aus­si bour­ré d’hu­mour et de poé­sie. — scé­na­rio et des­sins Hermann

Il faut l’a­vouer, Jere­miah est par­fois inégal : chaque his­toire est indé­pen­dante, avec des thèmes extrê­me­ment variés. Cer­taines sont tout sim­ple­ment moins réus­sies que d’autres, l’am­biance est par­fois plus ou moins sai­sis­sante. Mais dans l’en­semble, les vingt à vingt-cinq pre­miers volumes (qui se déroulent dans un vrai uni­vers post-apo­ca­lyp­tique : toutes les struc­tures se sont effon­drées, lais­sant quelques groupes humains épars ten­ter de sur­vivre) sont très pre­nants, jus­qu’à par­fois être flip­pants ou éprou­vants pour le lec­teur. Quand les villes réap­pa­raissent et se réor­ga­nisent, je trouve que l’am­biance de la série y perd un peu, mais les his­toires de ces têtes de mules (et là je ne parle pas d’Es­ra) res­tent assez prenantes.

Et avec Jere­miah, Her­mann peut dire qu’il est un des rares auteurs de BD euro­péens à avoir ins­pi­ré une série télé amé­ri­caine — très dif­fé­rente mais tout à fait potable.

Mais Her­mann n’a pas fait que ça.

Parce qu’a­près avoir refi­lé Prince à Dany et Comanche à Rouge, ça n’est pas une petite aven­ture annuelle de Jere­miah qui allait com­bler l’emploi du temps de ce sta­kha­no­viste du pin­ceau. Her­mann lance donc un second pro­jet solo, Les tours de Bois-Mau­ry, chan­geant à nou­veau com­plè­te­ment d’en­vi­ron­ne­ment pour pas­ser à un Moyen Âge cen­tral trouble. Comme aucun dieu n’est infaillible, je vais dire hon­nê­te­ment que c’est sa seule série que j’ai lue et à laquelle je n’ai vrai­ment pas accro­ché, voi­là. Mais beau­coup de cri­tiques et d’au­teurs de BD lui vouent un véri­table culte, donc ça doit avoir des qualités.

Et puis, bon, faut bien s’oc­cu­per, hein. Alors, entre un Jere­miah et un Les tours de Bois-Mau­ry, Her­mann a mul­ti­plié les albums uniques. Avec, à son habi­tude (vous com­men­cez à connaître l’oi­seau), des ambiances et des sujets très variés.

Ça m’a valu une énorme baffe : Sara­je­vo-Tan­go, son pre­mier album en cou­leurs directes, sor­ti en 1995. Si vous avez de vagues connais­sances de l’his­toire du conti­nent, l’as­so­cia­tion de “Sara­je­vo” et de “1995” doit vous rap­pe­ler des trucs… Pour­tant, c’est un polar. Mais évi­dem­ment, c’est aus­si une BD de guerre sur le siège de la ville. Et sur­tout, Her­mann uti­lise son fil rouge poli­cier et son cadre de guerre civile pour faire un petit brû­lot poli­tique, qu’on pour­rait résu­mer ain­si : “Mais putain de bor­del de Dieu, vous bran­lez quoi, à l’ONU ?”

Des miliciens serbes font éclater un Gros Doigt Grondeur de l'ONU au-dessus de Sarajevo.
Bien sûr que l’O­NU est utile : elle envoie plein de Gros Doigts Gron­deurs pour rap­pe­ler que le droit inter­na­tio­nal doit être res­pec­té. Et ça fait vache­ment peur aux mili­ciens serbes. — scé­na­rio et des­sins Hermann

J’a­vais quinze ans quand j’ai lu ça et com­ment dire… J’ai encore aujourd’­hui l’im­pres­sion d’a­voir plus appris sur le rôle du Conseil de Sécu­ri­té en un album qu’en trente ans pas­sés à dépiau­ter la presse tous les matins. Et évi­dem­ment, je repense très, très sou­vent à cet album, chaque fois que je vois une auto­ri­té quel­conque envoyer un Gros Doigt Gron­deur à une enti­té qui fait de la merde dangereuse.

Mais c’est pas tout ce que Her­mann a fait. Au total, je viens de comp­ter, il a publié pas loin de 130 albums, sans comp­ter les his­toires courtes, col­lec­tifs et recueils divers. Pour un des­si­na­teur belge qui a éga­le­ment scé­na­ri­sé lui-même quelque chose comme la moi­tié de ses œuvres, ça doit pas être loin d’un record. Et quand on regarde le niveau moyen des scé­na­rios et des planches, ça devient ahu­ris­sant. Il y a des vieillards, quand ils meurent, c’est une énorme biblio­thèque qui brûle.