Licencié, chômeur, entrepreneur… et critique

Ces der­niers jours, beau­coup de par­ti­sans de la Répu­blique en marche ont par­ta­gé cette vidéo d’une inter­ven­tion de Jacques Mari­los­sian à l’Assemblée natio­nale :

Il se trouve que, par­mi ces par­ta­geurs, un cer­tain nombre sont de mes contacts Face­book. Il se trouve éga­le­ment que j’ai jeté un œil aux com­men­taires de cette vidéo sur Twit­ter comme sur Face­book, et que je suis abso­lu­ment effa­ré par l’absence d’esprit cri­tique et même de bases de dia­lec­tique de ceux qui ont par­ta­gé et com­men­té.

Sur le fond : l’esprit critique

Le cœur de la charge est évi­dem­ment dans ce pas­sage :

Chers col­lègues, j’ai une ques­tion pour vous : avez-vous déjà tra­vaillé dans une entre­prise pri­vée ; avez-vous déjà été licen­cié ; avez-vous déjà été au chô­mage pen­dant plus d’un an ; avez-vous déjà connu une pro­cé­dure de prud’hommes ; avez-vous déjà créé une entre­prise ; avez-vous déjà fait du télé­tra­vail. Et bien pour la qua­si-tota­li­té d’entre vous, je sais que la réponse est “non” à toutes ces ques­tions.

Même si je ne suis pas dépu­té, ces ques­tions m’intéressent : je coche toutes les cases.

J’ai tra­vaillé dans une entre­prise pri­vée, et même dans plu­sieurs : à l’heure actuelle, j’ai dans mes archives des fiches de paie signées d’une petite dizaine d’employeurs pri­vés dif­fé­rents. (J’ai aus­si tra­vaillé dans l’Éducation natio­nale et j’ai des notes de droit d’auteur, mais appa­rem­ment ça n’entre pas ici en compte.)

J’ai été licen­cié deux fois, j’ai connu une fin de tra­vail sai­son­nier et une fin de CDD, et j’ai fait des piges occa­sion­nelles. Je suis au chô­mage depuis vingt mois et je suis déjà allé aux prud’hommes.

J’ai créé une entre­prise, ce qui m’a per­mis de tra­vailler plus ou moins régu­liè­re­ment pour trois clients dif­fé­rents en plus d’une poi­gnée de col­la­bo­ra­tions ponc­tuelles.

J’ai déjà fait du télé­tra­vail, j’ai même com­men­cé comme ça (je tra­vaillais aux Numé­riques depuis huit mois la pre­mière fois où je me suis assis à un bureau de l’entreprise).

Mon­sieur Mari­los­sian a l’air de vou­loir dire que connaître tout cela per­met de com­prendre et d’adhérer à sa poli­tique. Adhé­ré-je donc au pro­gramme de la REM ?

Non, pas vrai­ment.

Je ne rejette pas tout en bloc dans leur pro­gramme : je pense que moult sujets admi­nis­tra­tifs gagne­raient à être sim­pli­fiés, l’impôt sur la for­tune peut être par­ti­cu­liè­re­ment injuste pour ceux qui héritent de cinq géné­ra­tions de déve­lop­pe­ment pro­gres­sif d’une ferme (par exemple), je pense que l’assurance mala­die est un sujet qui touche l’ensemble de la socié­té et que son bud­get n’a pas de rai­son par­ti­cu­lière d’être pris sur des coti­sa­tions sala­riales. Et puis, étant à la fois sala­rié, auteur et micro-entre­pre­neur, la sim­pli­fi­ca­tion et l’alignement des coti­sa­tions et des droits me paraît être un bond de géant dans la bonne direc­tion — je n’ai jamais com­pris pour­quoi un même tra­vail n’ouvrait pas les mêmes droits selon le sta­tut sous lequel il était exé­cu­té.

Par ailleurs, il y a plein de choses que je n’aime pas chez la France insou­mise, à com­men­cer par le fait que leur tri­bun s’écoute par­ler et ne sup­porte pas la contra­dic­tion, qu’il a insul­té un jour­na­liste qui avait eu le culot de lui poser une ques­tion tout à fait légi­time, que leur can­di­date dans ma cir­cons­crip­tion (désor­mais dépu­tée) a recou­vert les murs d’affiches et n’a rien net­toyé de son bor­del, ou qu’ils ont en matière de tra­vail un dis­cours qui était moderne en 1870. Je n’ai voté Mélen­chon que parce que, vu la dyna­mique des deux der­nières semaines, il y avait une chance qu’il puisse éjec­ter Le Pen du second tour ; je n’ai voté Obo­no que pour limi­ter la majo­ri­té REM à l’Assemblée ; bref, mes rap­ports avec la FI se limitent à quelques contacts buc­caux avec une de leurs élec­trices il y a quelques mois.

Mais il y a, dans les idées actuelles de la REM, des choses qui me ter­ri­fient.

L’idée du pla­fon­ne­ment des indem­ni­tés prud’homales, par exemple : pour rap­pel, il ne s’agit pas d’indemnités de licen­cie­ment ordi­naires, mais éga­le­ment de répa­ra­tions des dom­mages entraî­nés par le licen­cie­ment abu­sif, et nul ne peut décré­ter par avance qu’un dom­mage ne peut pas dépas­ser un mon­tant don­né.

Per­mettre aux accords de branche ou d’entreprise de déro­ger à la Loi est éga­le­ment extrê­me­ment dan­ge­reux. Je vou­drais juste dire un truc : des arran­ge­ments au cas par cas, de gré à gré, ont tou­jours exis­té et exis­te­ront tou­jours. J’ai vu, dans le bâti­ment, des gens accep­ter de faire des heures sup­plé­men­taires qui seraient payées non sur la fiche de paie sui­vante, mais une fois le chan­tier payé à leur employeur. J’ai vu, dans la presse, des gens accep­ter de bos­ser plus de six jours d’affilée, contre la pos­si­bi­li­té de poser des jours au débot­té, non comp­tés dans les congés payés. J’ai vu plein d’employés accep­ter des mesures tota­le­ment illé­gales avec plein d’employeurs, pour flui­di­fier le bou­lot, l’organiser au mieux et per­mettre in fine un gagnant-gagnant.

Non, je veux pas m’embêter à ven­ti­ler mes coûts employeur par employeur.

Tenez, reve­nons-en au télé­tra­vail : théo­ri­que­ment, l’employeur doit sub­ve­nir à tous les frais pro­fes­sion­nels de l’employé. Autre­ment dit, si j’utilise mon ordi­na­teur 80 % du temps pour le tra­vail, si j’utilise ma connexion inter­net 30 % du temps pour le tra­vail, si j’achète un deuxième écran ou un fau­teuil de bureau spé­cia­le­ment pour mon acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, mes employeurs sont cen­sé finan­cer ces coûts. Je n’ai jamais vu un jour­na­liste pigiste faire payer ces frais par ses employeurs ; je n’en ai même jamais vu rece­voir une simple prime de panier, par­fois détour­née pour finan­cer les équi­pe­ments per­son­nels d’employés dans d’autres corps de métier.

Que ces arran­ge­ments soient illé­gaux ne les empêche pas d’exister, entre gens intel­li­gents, lorsqu’employés et employeurs échangent une forme de res­pect et une cer­taine confiance.

Cela per­met, en revanche, d’éviter que quelqu’un ne les impose. Un jour­na­liste peut accep­ter de bos­ser douze jours d’affilée parce qu’un salon s’est glis­sé sur le week-end ; un char­pen­tier peut accep­ter de comp­ter ses heures sup à part pour se les faire payer six mois plus tard ; un cui­si­nier peut accep­ter de faire les petits-déj et les dîners… Tant que tout le monde est content, il y a peu de risques que les auto­ri­tés l’empêchent (l’inspection du tra­vail a assez à faire avec les vrais conflits). Mais jamais un édi­teur ne pour­ra impo­ser à un jour­na­liste de se faire un salon en plus de son tra­vail nor­mal, jamais un bâtis­seur ne pour­ra refu­ser à un char­pen­tier de payer ses heures, jamais un hôtel ne pour­ra impo­ser à un cuis­tot d’être là dès 6 h 30 et encore à 23 h.

Per­mettre à un accord d’entreprise de déro­ger à la Loi, c’est ouvrir la porte à ce qu’un patron, sous un pré­texte quel­conque et avec un petit chan­tage à l’emploi à la clef, impose à ses sala­riés un accord inique contre lequel ils n’auront pas de recours.

Ce n’est pas un hasard si cette mesure est applau­die à tout rompre par le Medef : c’est pour eux un vieux rêve qui devient réa­li­té.

Mais sur­tout, je suis fon­da­men­ta­le­ment oppo­sé à la légis­la­tion par ordon­nances sur un tel sujet : c’est jus­te­ment sur les ques­tions ayant un impact majeur sur la socié­té que tout le débat légis­la­tif est impor­tant, que chaque mot doit être lar­ge­ment dis­cu­té, que les consé­quences de chaque mesure doivent être pesées avec le maxi­mum d’attention.

Tout ceci pour dire : on peut avoir été chô­meur, avoir été licen­cié, avoir tra­vaillé à dis­tance dans le pri­vé, avoir recou­ru aux prud’hommes, et trou­ver extrê­me­ment inquié­tant le pro­jet actuel de la REM. Par­ta­ger mas­si­ve­ment cette vidéo comme si le pro­pos tenu avait une valeur uni­ver­selle est donc le signe d’un esprit cri­tique défaillant, mais ce n’est pas vrai­ment le pro­blème majeur.

Sur la forme : l’argumentum ad personam

Le pro­blème majeur de cet argu­men­taire est là : il ne parle pas du tout du fond.

Je rap­pelle que le sujet du débat, c’est ce que j’ai évo­qué juste au-des­sus, là : la réforme du Code du tra­vail (et l’utilisation pour ce faire d’ordonnances).

Ce dont parle Jacques Mari­los­sian, c’est les condi­tions sup­po­sées pour com­prendre le vrai monde et vali­der sa vision.

Petit rap­pel : rares sont les his­to­riens à avoir assis­té eux-mêmes aux évé­ne­ments qu’ils étu­dient. Rares sont les éco­no­mistes à avoir subi per­son­nel­le­ment les effets de la crise de 2008, sans même par­ler des théo­ri­ciens qui étu­dient encore actuel­le­ment le New Deal. Rares sont les onco­logues connais­sant eux-mêmes les effets d’un can­cer pan­créa­tique, et tous les chi­rur­giens n’ont pas subi une appen­di­cec­to­mie.

Connaître un sujet de l’intérieur, ça n’est pas une garan­tie de le com­prendre. En fait, c’est même plu­tôt le contraire : c’est géné­ra­le­ment par une ana­lyse exté­rieure, dépas­sion­née et déta­chée de l’expérience per­son­nelle, qu’on peut voir l’ensemble des impli­ca­tions, des causes et des consé­quences.

Par exemple, j’ai été au chô­mage plus d’un an. Si je me base sur ma propre expé­rience, la par­tie “retour à l’emploi” (ex-ANPE) de Pôle emploi ne sert à rien : les publi­ca­tions uti­li­sant essen­tiel­le­ment le bouche-à-oreille pour trou­ver des col­la­bo­ra­teurs, elle ne trouve pas de poste cor­res­pon­dant à mon par­cours et ne me pro­pose que des for­ma­tions sans rap­port (elle tient abso­lu­ment à me faire faire de la pro­gram­ma­tion infor­ma­tique, domaine que j’ai ces­sé d’étudier en 2001 et qui ne cor­res­pond en rien à mon par­cours pro­fes­sion­nel). Je pour­rais donc, sur cette base, deman­der la sup­pres­sion de ces fonc­tions de Pôle emploi, ce qui rédui­ra gran­de­ment le nombre de fonc­tion­naires et donc la dépense publique ; ne lais­ser en place que la par­tie “indem­ni­sa­tion” (ex-Assé­dic) sim­pli­fie­rait beau­coup de choses et suf­fi­rait ample­ment.

Sauf que… Lorsqu’on exa­mine le fonc­tion­ne­ment de Pôle emploi, on s’aperçoit que beau­coup de gens y acquièrent des com­pé­tences qui leur manquent et finissent par y retrou­ver un tra­vail. On s’aperçoit sur­tout que beau­coup ont besoin d’un conseiller pour les moti­ver, les aider à sélec­tion­ner les offres, à rédi­ger les lettres de moti­va­tion, voire à se pré­pa­rer aux entre­tiens. Ce qui, dans mon cas par­ti­cu­lier, est une dépense vaine, est à grande échelle un inves­tis­se­ment indis­pen­sable.

Il y a, dans la FI, des dépu­tés qui comme moi cochent toutes les cases. Il y en a plein qui ne les cochent pas. Il y en a plein, du reste, qui ne les cochent pas non plus dans la REM.

Peu importe.

Avoir tra­vaillé dans le pri­vé, avoir été licen­cié, être allé aux prud’hommes, est la garan­tie d’avoir un point de vue per­son­nel et local ; cela ne garan­tit en rien les connais­sances glo­bales néces­saires pour par­ler vala­ble­ment du sujet. Repro­cher à quelqu’un d’avoir fait ou de ne pas avoir fait quelque chose pour nier la valeur de son dis­cours, ça n’a en soi aucune valeur.

En fait, ça a même un nom : c’est un argu­men­tum ad per­so­nam. Lorsqu’on y recourt, c’est géné­ra­le­ment qu’on n’a pas de réponse à appor­ter sur le fond et qu’il ne reste plus, en der­nier recours, qu’à ten­ter de dis­cré­di­ter l’adversaire. À moins d’être com­plè­te­ment stu­pide, on ne sort ce genre de pseu­do-argu­ment que lorsqu’on sait qu’on a per­du le débat de fond.

Ce qui m’afflige, ici, ce n’est pas que Jacques Mari­los­sian ait recou­ru à l’argumentum ad per­so­nam. Peut-être n’avait-il pas de vraie réponse à appor­ter, peut-être avait-il oublié qu’il pou­vait par­ler du sujet, peut-être même n’a-t-il pas les bases de débat lui per­met­tant de s’apercevoir qu’il recou­rait à un non-argu­ment de der­nier recours ; je n’en sais rien et je m’en fous un peu.

Ce qui m’afflige, c’est qu’une pro­por­tion ahu­ris­sante de gens que je consi­dère comme intel­li­gents semblent convain­cus par ce non-argu­ment. Qu’un nombre stu­pé­fiant de com­men­ta­teurs adhèrent au pro­pos, le qua­li­fient de “cou­ra­geux” et le reprennent à leur compte, sans même se rendre compte que c’est un hors-sujet évident qui cherche uni­que­ment à détour­ner le débat pour évi­ter du par­ler du sujet à l’ordre du jour.

Vous êtes allé en ter­mi­nale, il me semble ? Repre­nez donc vos cours de phi­lo­so­phie au cha­pitre dia­lec­tique clas­sique, repre­nez vos études sur l’art d’analyser un dis­cours et de détec­ter les faux argu­ments.

Je dis pas ça juste pour que vous évi­tiez de par­ta­ger n’importe quoi sur Face­book ou Twit­ter. Com­prendre ce genre de non-dis­cours, c’est une com­pé­tence indis­pen­sable à tout élec­teur.

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