Et si Macron avait acheté seize Canadair ?
Souvenez-vous, c’était en 2022. Après des incendies remarquables, Emmanuel Macron, président de la République, parlait des Canadair de la Sécurité civile et annonçait vouloir “investir massivement pour que d’ici la fin du quinquennat, ces 12 soient remplacés et que leur nombre soit porté jusqu’à 16”.
Du coup, son mandat tirant (enfin) à sa fin1 et les incendies ayant récemment battu quelques records, la gauche, l’extrême-droite et tout un tas de crétins reprennent en chœur le même refrain : “Bah alors, ils sont où les Canadair promis par Macron ?”
Mais personne ne semble se poser la question qui compte : que se serait-il passé si Manu avait (exceptionnellement) tenu parole et, à la sortie de son discours, acheté 16 Canadair neufs ?
C’est donc l’heure d’une petite uchronie critique.
Automne 2022 : la commande

Automne 2022 : la France signe une commande ferme de 16 Canadair neufs, pour un total d’un gros milliard d’euros. De Havilland Canada dit un truc du style : “Okay, cool, merci, mais nous il nous en faut une grosse vingtaine pour lancer la production sinon c’est pas rentable. Vous m’en prenez six de plus ?” Macron tousse dans sa manche et répond : “Bah non, ça ferait quasi 400 millions, c’est plus que ce que j’ai déjà claqué il y a cinq ans pour les Dash 8, ça passe pas dans mon budget, d’ailleurs le milliard, là, on étale les paiements, hein ?”
DHC explique donc : “Okay, bah on envisagera la production quand on aura cinq-six commandes de plus. Si ça va vite, on lance l’étude de suite, on plie la première tôle sur le site temporaire et on pose la première pierre de l’usine définitive en 2024, en 2026 le proto est prêt, on fait les essais en vol et on le certifie, on peut vous le livrer disons fin 2027-début 2028.”
Là, Macron re-tousse dans sa manche. “C’est que j’en ai promis 16 d’ici mai 2027…”
À l’autre bout du fil, les responsables de DHC éclatent de rire : “Vous avez jamais commandé d’avion, vous ? Vous savez que ça se fabrique pas comme un smartphone ?” Après explication, ils compatissent. “Vous avez quoi ? Si la DGAC nous signe un laissez-passer, on vous livre le proto directement à Villacoublay, ou à Nîmes, comme vous voulez, d’ici la fin de votre mandat. On peut vraiment pas plus tôt, et il sera pas encore certifié, y’a que nos pilotes d’essais qui auront le droit d’y toucher, il n’y en aura clairement pas un deuxième, mais promis, on vous livre un avion le 17 avril 2027. Mais faut qu’on ait six autres commandes dans les six prochains mois.”
Hiver 2022–2023 : l’industrie française

Pendant ce temps, à Bordeaux…
À Bordeaux, dans les locaux de Hynaero2, c’est la consternation. Le marché français est la première cible de l’entreprise : d’une part, ce pays est un des principaux utilisateurs de bombardiers d’eau européens ; d’autre part, il fait traditionnellement partie de ceux qui commandent de nouveaux modèles et essuient les plâtres ; enfin et surtout, la boîte est française. Or, avec ses 16 Canadair flambant neuf, la France ne va clairement rien acheter d’autre pendant vingt ou trente ans.
Et si son propre pays n’achète pas le Fregate-F100, le bombardier d’eau amphibie de nouvelle génération qu’Hynaero prépare avec amour, qui va l’acheter ? Inutile d’aller plus loin, autant limiter immédiatement les pertes et remettre le projet sur l’étagère en attendant de voir ce qu’on saura faire en 2050.
Pendant ce temps, à Toulouse…
À Toulouse, même réaction dans le bureau des fondateurs de Positive Aviation, qui commencent juste à discuter entre eux de mettre un ATR-72 sur flotteurs. On peut ranger la table à dessin : sans au moins des lettres d’intention françaises, on convaincra jamais une banque de nous avancer de quoi mouler le premier flotteur. Et là, y’a pas d’espoir que la France achète de l’écopeur dans les prochaines années.
En une signature, Macron a tué dans l’œuf toute possibilité d’avoir un bombardier d’eau plus performant ou moins cher en France pour deux décennies.
Et en Europe ? Les espoirs de voir un nouvel aéronef adapté à cette tâche pour concurrencer un peu DHC reposent désormais sur le Seagle du Belge Roadfour, qui vient de changer de configuration et peine un peu à concrétiser, et sur le Waterfall de l’Italien 19–01, dont on ne sait à peu près rien.
2023 : la quête d’autres clients
Avançons un peu. Nous sommes désormais en 2023. Macron a commandé ses 16 Canadair. DHC attend cinq à six commandes supplémentaires pour rendre l’opération viable. Tous les regards se tournent vers le Canada, l’Espagne et la Grèce. Et tous ont un problème : avec la commande française, ce sont les trois à quatre premières années de production en série qui sont réservées – 2028–2031, en gros. Qui va mettre près de 400 millions sur la table pour être livré au mieux vers 2032 ?
Côté méditerranéen, c’est clair : quand, début 2022, on avait commencé à discuter d’une commande commune, on envisageait de payer à partir de 2024 pour des premières livraisons vers 2028, réparties entre les différents pays pour ne pas faire de malheureux. Et déjà, l’opposition ronchonnait qu’on dépendait d’un fabricant même pas européen, avec des délais super longs qui nous mènent tous au mandat suivant.

Donc, quatre ans de plus, c’est quatre ans de trop. En plus, la façon dont la France a coupé les négociations communes d’un coup pour faire cavalier seul et se réserver les premiers avions ne passe pas super bien. Je dis pas que les Espagnols, les Grecs, les Italiens, les Portugais, les Croates et la Commission européenne sont vexés, je dis qu’ils l’ont mal pris et qu’on les comprend. Tout le monde cherche un concurrent et oh tiens, y’a le Rital, là, il a un peu tendance à rouler des mécaniques sans rien mettre de concret sur la table, mais son projet peut devenir solide si on s’y met ensemble. En plus, avec les quatre ans de retard dus aux Français, la date de livraison est quasiment la même pour le premier Waterfall ou pour le 17e Canadair. Et pour le coup, dans nos budgets, attendre dix ans mais soutenir une entreprise européenne et avoir mieux que ce qui existe, ça se justifie un peu plus facilement.
Voilà comment 19–01 devient LE projet d’équipement européen.
Côté Canadien, chaque Province gère plus ou moins indépendamment. Au Québec, soutenir l’industrie nationale, c’est bien gentil, mais les budgets sont pas illimités et on râle un peu d’avoir vu la production partir de Montréal à Calgary. Donc on va plutôt mettre à jour les avions existants. L’Alberta dit que bon, okay, on peut en commander deux ou trois, mais on peut pas être seuls. Les Territoires du Nord-Ouest et la Saskatchewan ronchonnent un truc du style “Bah déjà on n’a pas un rond, et traditionnellement on passe par les boîtes privées, on peut pas les obliger à upgrader, demandez à Buffalo.”
Buffalo, entreprise privée donc, dit en gros : “Acheter un avion neuf ? Faut voir, c’est un concept. Et ça coûte ?… Ah, bonne blague. Comment ça, c’est pas une blague ? Pour six avions ?!!! Vous savez que pour ce prix on a vingt 737 d’occasion rétrofittés avec un réservoir, ou quarante Fireboss neufs si vous voulez quelque chose qui écope ?”
Donc ça traîne. Ça traîne, et ça traîne encore.
Ça traîne jusque vers 2025–26. Là, DHC fait les comptes et tranche dans le vif.
Quand le téléphone sonne à l’Élysée, ça donne ça : “Oui M. Macron, vous savez, on n’a toujours pas de commande pour compléter la vôtre… Par contre, on a dix clients qui nous appellent tous les trois mois pour nous dire qu’ils prennent cinq Twin Otter chacun à la seconde où on rouvre la chaîne. Donc notre usine toute neuve, on va l’étrenner avec ça. Vos Canadair ? Bah en fait c’est pour ça qu’on vous appelle, comment dire… On suspend le programme, voilà. Ça veut pas dire qu’on le fera jamais, mais on va commencer par vendre une petite centaine de Twin Otter et après on verra. Oui c’est ça, une quinzaine d’années. On se rappelle vers 2040 ?”
2027 : la queue entre les pattes

Tout ça nous mène en mai 2027.
Non seulement Macron finit son mandat sans avoir vu l’ombre de son premier DHC-515, mais le programme est reporté sine die. La France se retrouve en toute dernière position pour acheter le Waterfall, derrière une commande de lancement italo-greco-hispano-portugo-croate de 18 appareils. Et curieusement, aucun de ces pays n’accepte de reporter la livraison de son troisième ou quatrième exemplaire pour que la France en ait un un peu plus tôt. 19–01 annonce que les deux exemplaires commandés par le successeur de Macron seront livrés vers 2038. Au mieux.
Pour avoir un bombardier d’eau un peu plus costaud qu’un Super Puma, la Sécurité civile ne peut plus compter que sur Boeing et son 414, la version civile de l’hélicoptère lourd Chinook. D’ailleurs, la place Beauveau vient d’en commander six exemplaires, en créant en passant un incident diplomatique à Balard. Ça coûte quasiment la moitié du prix des 16 Canadair qu’on ne verra jamais, ils seront livrés entre 2028 et 2032, et Boeing en a profité pour faire pression : Air France achètera finalement une vingtaine de 737 Max.
Pour finir, faisons un dernier petit saut dans le temps. Nous voilà à Noël 2038. La France reçoit enfin son premier hydravion bombardier d’eau depuis 2007, un superbe Waterfall. À l’intérieur d’une tôle, juste sous le poste de pilotage, un ouvrier italien a écrit : “Grazie Macron, niente sarebbe stato possibile senza di tu!”
L’immense fiasco de la commande précipitée des seize DHC-515, qui a tué deux projets d’avions français, un projet d’avion canadien et fait perdre dix ans à la Sécurité civile, est désormais enseigné dans les écoles de management et d’administration, sous le titre : “Pensez aux effets secondaires avant de promettre n’importe quoi”.
- Je dis “enfin” mais j’ai aussi très peur de voir la gueule de celle ou celui qui nous fera regretter Macron.[↩]
- Rappel : on est fin 2022-début 2023, l’entreprise n’a pas encore déménagé à Istres.[↩]
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Franck
Si quelqu'un fait un film qui raconte l'histoire d'un photographe qui fait du trafic de chocolat en Bellanca Super Viking, ce sera moi.