Et allez, ça recommence…

Ayé, y’a de nou­veau un lot de cré­tins alpins (j’ai pas dit “cré­tins des Alpes”, qui est une espèce bien spé­ci­fique qui n’a rien à voir) qui sont venus pleu­rer parce que canis lupus a ten­dance à consi­dé­rer ovis aries comme comes­tible…

L’imparable argu­ment du jour : vous vous ren­dez compte, main­te­nant, on est obli­gés de regrou­per les trou­peaux pour les gar­der au quo­ti­dien ! Alors que tout le monde sait que les bre­bis, ça se laisse en liber­té, on va les voir en 4x4 une fois par mois et pis c’est déjà bien assez de bou­lot !

Je vais m’autoriser à ouvrir ma gueule sur le sujet parce que, pour ceux qui l’ignoreraient, mon père a été ber­ger pen­dant vingt ans. J’ai gran­di d’un trou­peau à l’autre jusqu’à l’âge de dix ans, en démé­na­geant deux fois par an pour mon­ter en alpage (enfin, façon de par­ler : les deux der­nières années, c’étaient des “mas­sif­cen­tra­lages”, mais ça sonne moins bien).

Donc, quand j’entends un éle­veur (notez la nuance : on parle d’éleveurs, pas de ber­gers) éri­ger en prin­cipe immuable le fait de ne pas gar­der les bre­bis, ça me fout encore plus en boule que leur simple volon­té d’éradiquer une espèce ani­male pour des rai­sons pure­ment finan­cières.

Au contraire, un trou­peau, ça se garde. Y’a des espèces de loque­teux, qui ont bien sou­vent lu tout Sartre, tout San-Anto­nio et/ou tout Asi­mov (une bre­bis qui broute marche à 2 km/h, donc gar­der consiste beau­coup à attendre en sur­veillant), dont la vie consiste à s’occuper de bre­bis dix heures par jour, sept jours sur sept. Gérer des pâtures, dépla­cer les bêtes, décou­ra­ger les pré­da­teurs (dont le plus ter­rible : le chien de tou­riste, qui appre­nait géné­ra­le­ment à cou­rir très vite et très long­temps quand il tom­bait sur un chien pater­nel), tailler des pieds pour évi­ter des mala­dies, sup­por­ter la cha­leur tor­ride d’un soleil d’août et, le len­de­main, la tem­pête d’eau gelée de haute mon­tagne, c’est un tra­vail qui exis­tait depuis fort long­temps et que les éle­veurs ont lar­ge­ment tué, pré­fé­rant l’élevage exten­sif. Parce que payer un ber­ger, même au SMIC, ça coûte plus cher.

Aujourd’hui, les éle­veurs pleurent que leurs bre­bis (ils disent “mou­ton”, bien sou­vent…) retrouvent leur pré­da­teur natu­rel. Et que pour les pro­té­ger, il faut les cloî­trer tous les soirs, ne pas hési­ter à ins­tal­ler dans le trou­peau un ou deux chiens de défense (mon­tagne des Pyré­nées par exemple), les sur­veiller le jour et les gérer, avec quelques chiens de garde carac­té­riels (ber­ger des Pyré­nées ou autre) pour les cana­li­ser et mener la chasse si un pré­da­teur (caniche, gol­den retrie­ver, dober­man, cycliste, cava­lier, ran­don­neur ou plus rare­ment loup com­mun) s’en prend au trou­peau.

Mais s’ils ne veulent pas gar­der leurs bêtes, si leur seul but dans la vie est de tou­cher leur chèque, qu’ils cessent de pleu­rer et se trans­forment une bonne fois pour toutes en offices du tou­risme. De toute manière, on n’a pas besoin d’eux pour man­ger de l’agneau : des pays loin­tains s’occupent d’inonder le mar­ché fran­çais d’ovins comes­tibles, et ces éle­veurs-ci font face aux din­gos ou aux pumas sans pas­ser leur temps à geindre auprès des États aus­tra­lien ou argen­tin.