Et pourtant, elle tourne

Dans la presse, mais aussi sur Facebook, j’écoute les gens de ma génération, ceux qui ont une trentaine d’années aujourd’hui.

Certains qui se réjouissent d’une révolution qui va tout changer, d’un Grand soir, d’un renouveau de la société ; d’autres qui pleurent à la mort de la France et pronostiquent une catastrophe dans les six mois dans un pays vendu aux Arabes (sic).

(Au passage, mention spéciale à la dame, citée par Le Monde, qui affirme que « les journalistes sont les laquais du pouvoir » et explique ainsi la chute de Sarkozy… Je suis le seul à trouver contradictoire de faire chuter un président quand on est le laquais du pouvoir ?)

À côté, on trouve aussi des plus anciens, beaucoup plus mesurés : pour eux, le passage d’Hollande n’est qu’un épisode de plus dans la longue histoire politique française et ne changera pas grand-chose.

Et là, brusquement, je me rends compte que je suis un vieux con.

Je n’ai qu’un souvenir extrêmement flou de l’élection de Mitterrand. Il faut dire que j’avais cinq mois, que mes parents habitaient une bergerie paumée loin de tout, qu’ils ont dû apprendre les résultats à la radio si ce n’est par le facteur une semaine plus tard, que ça les intéressait modérément depuis l’abandon de Coluche et qu’ils avaient autre chose à faire un dimanche — traire, garder, faire paître, tout ça.

Mais je constate une chose.

La France, à l’époque, avait une marge de manœuvre qu’elle n’a plus. C’était bien avant Maastricht, avant le pacte de stabilité, avant la banque centrale européenne — le système monétaire européen balbutiait à peine… Et l’Union soviétique existait encore, excitant les pronostics de rattachement (les fameux « chars rouges sur la place de la Concorde », qu’on attend toujours d’ailleurs).

Aujourd’hui, la France est un État de l’Union européenne, sa politique économique est encadrée par ses engagements vis-à-vis de ses voisins, le repli protectionniste est impossible ou du moins très compliqué (le marché européen est bâti sur une concurrence libre et non faussée, rappelez-vous) et le pays ne risque pas l’annexion par la grosse union locale, vu qu’il en fait déjà partie.

Hollande peut changer la politique interne de la France, mais dans des limites bien définies et assez strictes. Il ne peut pas démarrer la planche à billets pour financer un investissement sur dévaluation, il ne peut pas relancer un grand emprunt, il ne peut même pas jouer sur le taux directeur de la banque centrale. Il ne peut pas exproprier les grandes entreprises et ne serait-ce que re-nationaliser la Poste serait un casse-tête monumental.

Tout ça, ce sont des choses que Mitterrand pouvait faire assez facilement. Et pourtant, la France n’a pas vécu de catastrophe monumentale entre 81 et 86, ni entre 88 et 93. La dette a certes continué l’augmentation démarrée sous Giscard, mais c’est finalement des gouvernements de droite qui l’ont fait exploser (nomination de Balladur : 40 % du PIB ; nomination de Jospin : 58 % du PIB) même s’il faut noter que les deux dernières années de Cresson et Bérégovoy étaient déjà très déficitaires. Les soviétiques n’ont pas envahi le pays, les grandes entreprises n’ont pas été nationalisées ni leurs actionnaires expropriés (Renault et TF1 peuvent en témoigner)…

Comment peut-on imaginer qu’avec les garde-fous actuels des conventions européennes, Hollande mènera dans le mur un pays que Mitterrand, bien plus libre en son temps, a laissé grosso modo dans l’état où il l’avait trouvé ?

Comment peut-on pronostiquer une catastrophe, alors que l’ensemble de l’Histoire de la cinquième République plaide pour un réajustement progressif, peut-être plus d’imposition pour les tranches supérieures mais pas un changement radical, peut-être quelques allocations supplémentaires mais pas de quoi bouleverser la vie des « assistés » (comme on se plaît à appeler les allocataires dans certains cercles libéraux, oubliant que ceux qui profitent le plus du travail des autres sont les grands patrons), bref, les choses vont probablement évoluer vers une redistribution plus stricte, mais il ne faut attendre ni un grand soir, ni un effondrement.

Annoncer le début de la fin, affirmer que la France va dans le mur ou qualifier l’élection présidentielle de suicide collectif, c’est plus que de la simple panique : c’est un manque dramatique de culture politique et historique.

D’ailleurs, je sais pas si vous avez remarqué, mais le soleil s’est encore levé ce matin. De là à penser que la Terre continue à tourner…