Et si c’était normal ?

On parle beau­coup, depuis dimanche, de l’UMP, par­ti poli­tique de droite qui se déchire entre deux pré­ten­dants au poste de pré­sident, qua­si­ment impos­sibles à dépar­ta­ger équi­ta­ble­ment tant l’écart est infé­rieur aux fraudes et oublis consta­tés.

On se demande, sur­tout, si l’UMP ne va pas explo­ser en plu­sieurs par­tis, disons au moins deux : celui de Fillon et celui de Copé.

Moi, je me demande qu’une chose : et si c’était nor­mal ?

Petit rap­pel his­to­rique : l’Union pour une majo­ri­té pré­si­den­tielle n’est pas un par­ti, avec une ligne poli­tique claire. C’est une union de par­tis, for­mée en 2002 par tous ceux qui vou­laient que Jacques Chi­rac, récem­ment élu pré­sident dans des cir­cons­tances par­ti­cu­lières, ait une vraie majo­ri­té de droite et ne se voit pas obli­ger de com­po­ser avec une Assem­blée de gauche ou équi­li­brée.

On y trou­vait donc, pêle-mêle, des gaul­listes his­to­riques, des néo-libé­raux, des conser­va­teurs, des chré­tiens-démo­crates, voire des natio­na­listes sou­ve­rai­nistes. Bref, tous ceux qui ne vou­laient pas que l’appel des par­tis de gauche (gros­so modo : “on a élu Chi­rac pour virer Le Pen, main­te­nant votons PS pour blo­quer Chi­rac”) risque de se voir enté­ri­né par une coha­bi­ta­tion.

Si les par­tis qui l’ont for­mée (RPR, DL, mor­ceaux d’UDF, etc.) ont ensuite géné­ra­le­ment dis­pa­ru pour se fondre dans l’Union pour un mou­ve­ment popu­laire, cela reste une véri­té his­to­rique : l’UMP est une alliance de cir­cons­tances, pas de convic­tions, et elle n’a de rai­son d’être que d’éviter que le pays soit diri­gé par la gauche.

Or, je ne sais pas si vous l’avez remar­qué, mais depuis quelques mois, le pays est diri­gé par la gauche¹.

La rai­son d’être de l’UMP elle-même a donc dis­pa­ru.

Par­tant de là, il était assez natu­rel que les ten­dances internes tendent à reprendre leur indé­pen­dance his­to­rique. Soyons clairs : Fillon et Copé, Douste-Bla­zy et Bou­tin, Vil­le­pin et Novel­li n’ont rien à foutre dans le même par­ti. Non seule­ment leurs lignes sont dif­fé­rentes, mais elles sont sur cer­tains points fran­che­ment incom­pa­tibles — il y a à l’UMP des gens qui sou­tiennent sans équi­voque une retraite cen­tra­li­sée par répar­ti­tion quand d’autres veulent libé­ra­li­ser l’ensemble du sec­teur, et des gens qui passent leur dimanche à pico­ler tan­dis que d’autres bran­dissent la Bible à l’Assemblée. Que ces gens, unis jadis par le spectre d’une vic­toire de gauche, sou­haitent main­te­nant reprendre leurs dis­tances pour retrou­ver leurs valeurs spé­ci­fiques, c’est tout à fait logique.

L’indécision à l’heure du choix du pré­sident reflète elle-même l’histoire du par­ti. Si une force avait été radi­ca­le­ment plus solide que les autres à l’heure des légis­la­tives de 2002, les autres se seraient ral­liées der­rière elle ; c’est donc parce que les forces de droite étaient à la fois par­ta­gées et équi­li­brées qu’il a fal­lu créer une union spé­ci­fique. On retrouve aujourd’hui cet équi­libre dans une élec­tion extra­or­di­naire dans laquelle, selon qui compte, l’un gagne avec 98 voix d’avance ou l’autre l’emporte pour 26 suf­frages : dans un cas comme dans l’autre, l’avance du vain­queur est ridi­cule (0,06 % maxi­mum !) et il ne peut pré­tendre repré­sen­ter la majo­ri­té de son par­ti.

Je vois en fait un paral­lèle à faire avec la “gauche plu­rielle”, l’alliance de par­tis de gauche qui gou­ver­na le pays entre 1997 et 2002. Elle aus­si a ras­sem­blé des gens n’ayant pas grand-chose en com­mun (Che­vè­ne­ment et Hue dans le même groupe, vrai­ment ?!), elle aus­si dans le seul but de gagner une élec­tion légis­la­tive (même si le but était d’imposer une coha­bi­ta­tion, pas de l’éviter).

Mais au contraire de l’UMP, la gauche plu­rielle n’a jamais entraî­né de fusion des par­tis qui la com­po­saient, sans doute parce que le PS l’écrasait sans dis­cus­sion et parce que la répar­ti­tion des rôles a été conçue dès le départ pour lais­ser à cha­cun la pos­si­bi­li­té de s’exprimer.

Il n’en reste pas moins qu’avec les défaites de 2002, la gauche plu­rielle a écla­té, ses com­po­santes — socia­liste, com­mu­niste et éco­lo­giste prin­ci­pa­le­ment — repre­nant cha­cune ses spé­ci­fi­ci­tés, cha­cune son idéo­lo­gie, et cha­cune sa ligne de conduite.

Il me paraît tout aus­si natu­rel, aujourd’hui, que l’UMP dis­pa­raisse et laisse la place au mini­mum à un par­ti gaul­liste et un par­ti libé­ral clai­re­ment sépa­rés.

Acces­soi­re­ment, cela devrait rendre plus lisible la carte poli­tique fran­çaise, tota­le­ment brouillée par ce conglo­mé­rat gigan­tesque qui floute arti­fi­ciel­le­ment les limites, à droite, des gens avec qui je peux dis­cu­ter intel­li­gem­ment (oui, j’ai des potes de centre droit) et de ceux avec qui c’est impos­sible (non, je peux pas m’entendre avec un sou­ve­rai­niste).

¹ D’aucuns diront que cer­tains membres du gou­ver­ne­ment actuel sont plus près du centre que de la gauche tra­di­tion­nelle, mais on va pas ergo­ter pen­dant des heures et on va admettre qu’en pas­sant de Sar­ko­zy à Hol­lande on a quand même sévè­re­ment viré à gauche.

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